Bordeaux

« C’est à 1 100-1 150 €/tonneau que l’on écoulera la récolte 2018… »

Mardi 05 février 2019 par Alexandre Abellan

À Planète Bordeaux ce premier février, la question restant en suspens est de savoir si l’arrêt commercial boostera l’ambition ou la dévalorisation des vins girondins.
À Planète Bordeaux ce premier février, la question restant en suspens est de savoir si l’arrêt commercial boostera l’ambition ou la dévalorisation des vins girondins. - crédit photo : Alexandre Abellan (Vitisphere)
Vivant au ralenti depuis des mois, la filière girondine oscille entre la volonté de rester valorisée et la fatalité de devoir s’écouler. Le cours actuel du tonneau donne l’avantage à la deuxième hypothèse.

Suscitant l’impatience ou l’inquiétude selon les humeurs vigneronnes, la chute des ventes de vins bordelais aura été au cœur des préoccupations et débats de l’assemblée générale du syndicat viticole régional des appellations Bordeaux et Bordeaux Supérieur, ce premier février à Beychac-et-Cailleau. « Les résultats sont plutôt moroses » résume Guillaume Briot du service économique du Conseil Interprofessionnel du Vin de Bordeaux (CIVB). Égrenant les graphiques dans le rouge (voir encadré), l’expert voit dans la mise à l’arrêt des commercialisations girondines le cumul de la petite récolte 2017 et d’un contexte international globalement défavorable (notamment en Chine).

Face aux incertitudes, toute l’attention se reporte sur l’évolution des cours du bordeaux rouge 2018. La viticulture espérant valoriser un millésime qualitatif à des cours maintenus (1 400 euros le tonneau, comme l’an passé), quand les premiers appels d’échantillons du négoce témoignent d’une baisse notable afin de revenir sur le marché (le cours tournant à 1 100-1 200 €/tonneau, comme en 2016). Entre ces deux attentismes, l’interprofession appelle, à mots couverts, à ne pas brader les vins pour conserver la dynamique de montée en gamme réalisée les dernières campagnes.

"Quitter les premiers prix"

« Même s’il y a de fortes chances pour que les prochains mois ne soient pas faciles, il est légitime pour Bordeaux de persévérer sur son positionnement et de quitter les premiers prix » pose Allan Sichel, le président du CIVB. Fervent promoteur du plan Bordeaux demain (qui visait la sortie de l’entrée de gamme, soit des bouteilles vendues moins de 3 euros aux consommateurs), le négociant se projette avec le plan ambition 2025 sur des montées en valeur (viser le cœur de gamme, avec un prix de vente entre 5 et 10 €) et en volume (passer à un volume disponible de 5,5 millions hl, quand la production 2018 est attendue à 5 millions hl, +35 % par rapport à 2017).

« Ce n’est pas facile, il faut que le consommateur ait une vision homogène de Bordeaux » analyse Allan Sichel, qui reconnaît que « les faibles récoltes 2013 et 2017 ont poussé les prix à la hausse, allant plus vite et plus violemment que ce que l’on est capable d’absorber. Il y a une rupture au niveau des prix. Les volumes qui approvisionnent le basique ne sont plus là, ce qui engendre de fortes baisses. »

Tonneau à 1 250 € équivaut à des premiers prix à 1 100 €

Malgré le défi économique de cette stratégie interprofessionnelle dans le contexte actuel, des raisons de rester optimiste existent à Bordeaux. Le redémarrage commercial pourrait ainsi passer par la reprise « obligatoire » des achats chinois pour répondre à son marché croissant, par les effets prochains de l’accord de libre-échange avec le Japon et par l’écoulement des stocks du négoce espère Lionel Dougnac, acheteur de la maison de négoce Grands Vins de Gironde. Le discours du négociant rassure le public vigneron… Du moins jusqu’au moment où il glisse qu’actuellement, « le repositionnement à 1 250 euros le tonneau permet à Bordeaux de redevenir compétitif ».

« Un prix moyen annoncé à 1 250 €/tonneau, cela veut dire que le premier prix est à 1 100 €/tonneau et que le cours le plus pratiqué sera à 1 100-1 150 €/tonneau hors médailles et labels (bio, Haute Valeur Environnementale…). C’est à ce prix que l’on écoulera la récolte… » alerte Hervé Grandeau, le président de la Fédération des Grands Vins de Bordeaux. Le vigneron reconnaît cependant que faute de baisse des cours, « on pourrait se retrouver avec trop de vins sur le marché. La seule solution, ce sera de réinvestir l’entrée de gamme pour sortir des volumes… On se rend compte que l’on n’est pas capable de vendre la production de Bordeaux au cours de l’an dernier. Pour une fois, je n’accuse pas le négoce, qui aide à la reprise du marché, mais plutôt quelques acheteurs nationaux… »

"Lots à la casse"

Une vision fataliste, pour ne pas dire pessimiste, que ne partage pas Bernard Farges, le président des Bordeaux et Bordeaux Supérieurs. Sans être partisan d’une police des prix, le viticulteur appelle toute la filière à tenir bond la valorisation. « Quand des lots de négociants, caves coopératives et propriétés vont à la casse, il est dur pour tous de grimper. Nous avons des snipers qui prennent des marchés à des prix très bas » souligne Bernard Farges. « L’enjeu pour l’avenir, c’est le positionnement prix » conclut Allan Sichel, laissant le défi en suspens, suscitant la nervosité ou la sérénité selon l'humeur des opérateurs.

 

* : Soit les chiffres arrêtés au 25 janvier, soit la vingt-sixième semaine de la campagne 2018-2019.

Les chiffres des difficultés commerciales

Depuis le début 2018, les sorties à la propriété sont en baisse continue, atteignant des niveaux historiquement bas selon le CIVB. Sur la campagne 2018-2019, les volumes de tous les vins de Bordeaux ont baissé de 285 000 hl, soit -12 % par rapport à la campagne précédente (avec -8 % pour les bouteilles et -16 % pour le vrac).

Avec -247 000 hl expédiés sur l’année mobile s’achevant en novembre 2018, le repli commercial n’épargne aucun marché export. Mais la chute la plus importante concerne la Chine, avec -150 000 hl. Ce qui explique les trois cinquièmes des pertes à l’export des vins de Bordeaux note Guillaume Briot. Autre mauvaise nouvelle pour les vins bordelais, les ventes de ses vins tranquilles en grande distribution sont en repli de 11 % sur 2018. Les foires aux vins d’automne s’étant globalement mal déroulées, les actions de fin d’année ont souvent été purement et simplement annulées.

En vrac, les contrats continuent de stagner. À la mi-campagne*, 108 000 hl du nouveau millésime ont été enregistrés en bordeaux rouge, soit -51 % par rapport à la campagne précédente. Le prix moyen constaté est actuellement de 1 296 euros le tonneau pour 2018, en repli de 12 % par rapport à la précédente campagne.

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