Grande-Bretagne

« La superficie du vignoble devrait doubler d’ici cinq à dix ans »

Mercredi 14 novembre 2018 par Sharon Nagel

La possibilité de développer des activités oenotouristiques a toujours joué un rôle prépondérant dans le choix d’emplacement des vignes en Grande-BretagneLa possibilité de développer des activités oenotouristiques a toujours joué un rôle prépondérant dans le choix d’emplacement des vignes en Grande-Bretagne - crédit photo : Wine GB
Selon une étude publiée vendredi dernier en Grande-Bretagne, il existe 33 700 hectares de terres propices à la culture de la vigne en Angleterre et au Pays de Galles – soit, peu ou proue, la superficie du vignoble champenois…

Les bulles, moteurs de la croissance

La comparaison n’est pas une coïncidence. Les auteurs de l’étude* citent spécifiquement la région de Champagne, affirmant même que des vignes peuvent être implantées outre-Manche sur une superficie plus étendue encore que le vignoble champenois, « et sur des terres semblables ».  C’est dire à quel point le secteur vitivinicole britannique se calque sur le modèle champenois, et ce sont bien les effervescents, encensés par la critique à travers le monde, qui constituent les moteurs de croissance. Entre 2004 – date à laquelle les bulles ont commencé à dominer la production – et 2017, le vignoble anglais et gallois a progressé de 246% selon les estimations, passant de 722 à 2 500 hectares. On est loin, il faut le dire, des superficies identifiées dans l’étude comme réunissant les caractéristiques nécessaires pour implanter un vignoble de qualité.

 

Seuls les 20% les plus propices ont été retenus

« Nous avons analysé l’ensemble des variables dont il faut tenir compte lorsqu’on implante un vignoble », explique le Dr Alistair Nesbitt, auteur principal de l’étude et consultant vitivinicole. « Il s’agissait de l’altitude, l’orientation, le type de sol, l’utilisation des terres, les facteurs climatiques comme les températures pendant le cycle végétatif, la pluviométrie, les risques de gelées, l’ensoleillement et puis la variabilité de ces facteurs d’une année sur l’autre ». Une cartographie de chacun de ces facteurs a été établie, puis l’ensemble des données a été superposé, et à l’aide de la « logique floue », des informations sur la pertinence de parcelles mesurant 50m sur 50m sur tout le territoire ont été recueilles. En ne retenant que les 20% de terres les plus propices à la culture de la vigne, les chercheurs ont estimé que le vignoble anglais et gallois pourrait recouvrir 33 700 hectares. Au total, 1 435 867 hectares de terres déjà cultivées, arables ou horticoles, ont été identifiés comme ayant le potentiel d’accueillir des vignes, du point de vue des sols uniquement.

Le Dr Alistair Nesbitt (crédit: Vine & Wine Consultancy)

 

Beaucoup de vignobles actuels mal placés

L’étude a montré, par ailleurs, que parmi les vignobles existants, bon nombre d’entre eux ne se situent pas sur les terroirs les plus aptes à produire des raisins de qualité. « Ce ne sont pas de mauvais terroirs, mais plutôt des emplacements qui ne sont pas optimaux », affirme le Dr Nesbitt, de façon diplomate. « Ce que nous voulons montrer, c’est qu’il existe des localisations encore meilleures offrant davantage d’opportunités sur des secteurs où, par exemple, le risque de gelées est moindre et l’ensoleillement et les températures plus élevés. Ce sont des zones où il n’existe pas encore de vignobles à l’heure actuelle ». Avec moins de tact, l’étude elle-même estime que sur les 367 vignobles analysés, 45% d’entre eux étaient situés sur des terroirs où le drainage était obstrué ou la perméabilité ralentie, avec des facteurs d’humidité considérés comme moins qu’idéaux dans un contexte viticole, car susceptibles de favoriser des maladies et d’avoir un impact négatif sur l’état sanitaire de la vigne. Etonnamment, des secteurs comme l’Essex et le Suffolk, au nord-est de Londres, réunissaient tous les facteurs pour établir un vignoble de qualité, alors qu’il n’y existe encore que peu de vignes.

 

Des écarts de rendements considérables

L’objectif de ces recherches n’est pas uniquement de déterminer des terroirs propices au développement du vignoble anglais et gallois, mais également de permettre aux vignerons, actuels et futurs, de surmonter des problèmes importants de variabilité d’une année sur l’autre. Si l’effet millésime est vivement recherché dans le monde du vin, en l’occurrence, ces fluctuations mettent à mal la rentabilité du secteur britannique. A titre d’exemple, les rendements peuvent varier de 6 à 34 hectolitres à l’hectare pour une moyenne de 20,7 hl/ha sur la période de 2004 à 2013. Or, comme le souligne l’étude, ce niveau « représente moins d’un tiers du rendement de base en Champagne (66 hl/ha), même si celui-ci est imputable en partie à une densité de plantation plus élevée fixée par l’INAO ». Pour des produits commercialisés dans les mêmes tranches de prix pour beaucoup d’entre eux, ces écarts peuvent s’avérer particulièrement préjudiciables à la compétitivité des produits britanniques. De plus, s’y ajoutent des coûts d’implantation élevés. « Il faut compter en moyenne entre 30 000 et 35 000 £ pour planter un hectare de vignes en Angleterre », estime Alistair Nesbitt. « Ce prix comporte la préparation des sols, le palissage, le grillage etc, mais non l’achat des terres ».

 

Les fluctuations importantes en matière de rendements mettent à mal la compétitivité du secteur (crédit : Wine GB)

 

Les coûts ne découragent pas les investisseurs

Malgré ce poste extrêmement élevé, les candidats potentiels au développement de vignobles ne manquent pas à l’appel. Il est estimé qu’un million de plants de vigne ont été plantés en 2017, et que ce chiffre passera à 1,5 à 1,7 million cette année. « La croissance est exponentielle », confirme le Dr Nesbitt. « Nous observons beaucoup d’investissements dans le secteur. Ce sont tantôt des agriculteurs qui veulent se diversifier, tantôt des propriétaires terriens qui cherchent à investir, ou encore des acteurs d’autres secteurs qui  achètent des terres pour y implanter un vignoble. Comme on le sait, il y aussi des sociétés extérieures comme Taittinger ». L’intérêt est tel que le chercheur estime que « la superficie du vignoble devrait doubler d’ici cinq à dix ans », d’où l’intérêt de son étude. « Les travaux que nous avons réalisés serviront à créer un modèle automatisé, qui sera mis en ligne pour que des investisseurs potentiels puissent obtenir des informations payantes sur la pertinence du secteur qu’ils auront choisi ».

 

L’oenotourisme dicte souvent le choix du lieu

Force est de reconnaître que jusqu’à présent, des facteurs autres que la qualité du terroir ont pu primer lors de l’installation des vignobles. Des critères tels que la possibilité de développer une activité oenotouristique ou la proximité d’un centre urbain pour faciliter la commercialisation des vins en font partie. « Je pense qu’en règle générale, l’adéquation du terroir n’a pas été suffisamment pris en compte », acquiesce Alistair Nesbitt. « Dans notre étude, nous avons essayé d’améliorer cette situation et de proposer un ensemble de critères objectifs et un modèle qui fait abstraction du caractère subjectif qui préside aux différents modèles. Sachant que, la recherche du terroir idéal et d’un lieu pour développer potentiellement des activités oenotouristiques et attirer une clientèle grâce à des facteurs esthétiques entraîne toujours des compromis ».

 

40 M de cols commercialisés d’ici 2040 ?

Le changement climatique – dans ses aspects positifs et négatifs – fera l’objet de la prochaine étude du Dr Nesbitt et de son équipe. On sait, en effet, que l’évolution du climat aura une incidence majeure sur les possibilités d’étendre la culture de la vigne outre-Manche. D’ores et déjà, l’organisme Wine GB annonce un potentiel de développement considérable, en calquant le secteur vitivinicole britannique sur celui de l’Oregon. « En 1992, l’Oregon comptait 5 950 acres [soit environ 2 400 ha] de vignes plantées pour une production de 5,2 millions de bouteilles, à comparer à nos 6 200 acres [2 510 ha] et une production de 5,9 M de cols. Vingt-trois ans plus tard, en 2015, l’Oregon commercialisait 37,1 millions de cols. En supposant que notre marché domestique suive une tendance similaire, il ne serait pas difficile d’envisager des ventes de l’ordre de 40 millions de bouteilles d’ici 2040 pour une valeur commerciale de 1 milliard £ peut-être, voire plus ». Les Champenois n’ont qu’à bien se tenir !

 

*« A suitability model for viticulture in England and Wales: opportunities for investment, sector growth and increased climate resilience”. Publiée le 9 novembre dans le “Journal of Land Use Science ». A noter que l’un des deux financeurs de l’étude n’est autre que le Château de Sours, propriété du Chinois Jack Ma (Alibaba) à travers le soutien qu’il apporte à Plumpton College.

 

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