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Pas de fake news

Liber Pater est bien vendu 3 à 5 000 €/col sur le marché

Lundi 08 octobre 2018 par Alexandre Abellan

Au prix unique de 4 300 euros/col, Millésime propose les flacons 2007, 2009 et 2011 de Liber Pater.
Au prix unique de 4 300 euros/col, Millésime propose les flacons 2007, 2009 et 2011 de Liber Pater. - crédit photo : Millesima
Les négociants vendant le « vin le plus cher de Bordeaux » confirment son positionnement tarifaire de niche, qu’ils relient à une demande croissante de vins pensés pour être d’exception.

Vin le plus cher de Bordeaux, Liber Pater est aussi le plus critiqué avec sa philosophie préphylloxérique iconoclaste (vieux cépages plantés en francs de pied et à haute densité). Parmi les nombreuses suspicions visant son créateur aussi iconoclaste que controversé*, Loïc Pasquet, la réalité de ses ventes à des prix élevés est fréquemment remise en cause. Des consommateurs déboursent-ils bien 3 à 5 000 euros pour goûter une de ces bouteilles de Graves ? « C’est le prix réel de revente aux particuliers, j’ai pu constater ce prix final sur les marchés. Je confirme que ce sont des vins qui se vendent à des prix élevés » explique le négociant bordelais Philippe Larché (Vintex), qui connaît bien le domaine depuis trois ans, en commercialisant 150 à 200 bouteilles d’allocation annuellement. « Ce qui n’est pas neutre sur une production de 1 200 bouteilles » souligne le négociant.

Pariant sur l’existence d’une clientèle pour ce produit au positionnement hors-norme, le négoce Millésima vient d’acheter de premières caisses de Liber Pater, ce mois de septembre 2018, et les commercialise désormais sur internet. « En termes de ventes, j’en suis actuellement à zéro » reconnaît Fabrice Bernard (Millésima). Qui juge normal la latence de ce démarrage. « Le potentiel commercial immédiat concerne la clientèle russe de notre cave de Saint-Tropez. Notre base de clientèle européenne demandera plus de temps pour être touchée » explique le négociant. Prévoyant de tester pendant deux à trois ans le potentiel commercial de Liber Pater, il se dit convaincu par le projet, car « le vin est bon » et sa « philosophie est intéressante, dans la mode des produits à l’ancienne ».

"Du sérieux ou du pipeau"

Particulièrement fortunée, la clientèle de Liber Pater est « constituée de gens qui ont envie de goûter un produit qui sort de l’ordinaire. Ils veulent découvrir les cépages et les pratiques qui faisaient Bordeaux en 1855 (même si ce n’est qu’à partir du millésime 2011 que les cépages anciens sont présents dans l’assemblage). Ils souhaitent comprendre si Liber Pater c’est du sérieux, ou si c’est du pipeau » rapporte Philippe Larché qui se souvient d’un client convaincu qui lui a acheté d’un coup 48 bouteilles de Liber Pater. « Une commande exceptionnelle… » laisse en suspens le négociant.

Confinée à une niche de consommateurs riches réunis en dîner prestigieux ou achetant directement à la propriété, la consommation de Liber Pater se ferait sous les radars du commun des mortels. « On ne voit pas passer ces bouteilles, c’est une microproduction et une microdistribution, en circuit fermé très valorisé vu la faiblesse des volumes » résume Philippe Larché. « L’offre est extrêmement limitée. Et quand on ne produit qu’un millier bouteilles tous les deux ans (il n’y a pas eu de récolte en 2008, 2013, 2014 et 2017), il est normal que les prix montent » ajoute le négociant, reprenant l’argument d’équilibre par les prix entre l’offre et la demande qu’avance inlassablement Loïc Pasquet (voir encadré).

Offensive pédagogique

Au-delà de la réalité du marché de Liber Pater, les critiques se focalisent sur l’approche de son créateur. « Si ce n’est qu’un un coup marketing, ça ne marchera pas » balaie Fabrice Bernard, pour qui il faut expliquer les démarches et pratiques viticoles de Loïc Pasquet, notamment en termes de cépages oubliés. Des vidéos sur le sujet se sont multipliées sur la chaîne Youtube de Millésima, s’inscrivant dans l’offensive multimédia de Liber Pater : entre le livre paru cette rentrée littéraire aux éditions Actes Sud (Le Goût retrouvé du vin de Bordeaux de Jacky Rigaud et Jean Rosen) et une bande dessinée scénarisée par Éric Corbeyran à venir aux éditions Glénat.

* : Reconnaissant qu’il est qualifié « d’escroc » par une partie du vignoble bordelais suite à l’affaire des 350 000 euros de subventions à la promotion export qu’il a dû rembourser à FranceAgriMer, Loïc Pasquet plaide son innocence. Le vigneron rapportant une fraude douanière de son importateur chinois. Dans l’arrêt du 14 juin 2017, la cour d’Appel de Bordeaux a confirmé la condamnation de 2016.

Loïc Pasquet : « vous vous rendez compte du boulot que c’est ? »

Pour justifier les prix élevés de ses vins, Loïc Pasquet présente inlassablement deux arguments : d’un côté la loi de l’offre et de la demande, et de l’autre le coût de revient. « Le prix, c’est le marché qui le fixe. Je le suis ! Il n’y a pas de raison que je n’accompagne pas les prix qui montent » estime-t-il. « Est-ce qu’il y a un autre que moi qui fait ce que je fais à Bordeaux ? Non, c’est exceptionnel et cela demande de la précision et du travail. »

Entre des faibles rendements (de 0 à 20 hectolitres/hectare) et de multiples travaux manuels (« vous vous rendez compte du boulot que c’est ? Je taille 20 000 pieds à l’hectare, je passe la charrue au mulet, j’attache à la main chaque aste, je traite de nuit en buggy… »), le vigneron estime donc ses prix amplements justifiés. « Si je faisais la même chose avec une bouteille vendue 50 à 100 € on me trouverait sympa et génial. Mais mes coûts de production sont bien supérieurs » assène-t-il. Concluant d'un ton prophétique qui agace tant ses détracteurs : « le problème est-il vraiment que mes vins se vendent 4 000 € ? Le vrai problème est que des bouteilles de merlot sont vendues à 2 €. Ce sont elles qui concurrencent, et font crever, les vignerons de Bordeaux. Les vieux cépages reviendront. Mon modèle sera standard dans 15 à 20 ans, j'ai la chance d'avoir les moyens de m'y essayer, mais d'autres vont suivre. »

Une perspective de développement qui ne devrait pas faire baisser les prix de Liber Pater, le vigneron arguant de la situation exceptionnelle de ses 7 hectares en propriété, sur l'anticlinal de Landiras, dont le sol sableux lui permet de planter sans porte-greffe. « Il y a le même décalage de goût entre le greffé et le franc de pied que puissance entre une deux-chevaux et une Ferrari » estime-t-il, dans une parcelle de petit verdot plantée en 2010. « Il y a toujours des journalistes pour les plantations de francs de pieds, mais plus aucun quand il faut arracher dix ans plus tard sous les coups du phylloxera disait le défunt professeur Denis Boubals » glisse anonynement un ampélographe. Témoignant que seul l'avenir jugera de la justesse de Liber Pater.

 

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