Afriqud du Sud

La sécheresse : entre épreuve et aubaine

Vendredi 06 juillet 2018 par Sharon Nagel

Les stratégies mises en œuvre pour contrer les effets de la sécheresse et la diminution des ressources hydriques ont permis d’atténuer la baisse de la production cette annéeLes stratégies mises en œuvre pour contrer les effets de la sécheresse et la diminution des ressources hydriques ont permis d’atténuer la baisse de la production cette année - crédit photo : Vinexpo
Depuis la fin de l’apartheid il y a vingt-cinq ans, le secteur vitivinicole sud-africain a connu une véritable révolution, en termes d’équipement, de qualité, d’ouverture sur le monde et de structures d’entreprise. Mais la sécheresse persistante – qui a atteint son apogée cette année – a mis à nu des failles sous-jacentes et remet en cause la structuration actuelle de la filière.

Les prévisions les plus pessimistes ne se sont pas confirmées

Selon le dernier bilan de l’organisme Vinpro, la récolte 2018 s’est inscrite en baisse de 15% par rapport à l’année dernière pour s’élever à 9 483 000 hl, avec de fortes disparités entre les régions. « Cette année a été extrêmement difficile », reconnaît Gerhard Van der Watt, directeur de Perdeberg Cellar, l’une des caves adhérentes au Bulk Wine Centre qui représente un potentiel commercial de 120 millions de litres de vin. « Mais la principale chute de la production a concerné la région de l’Olifants River, du Swartland et de Paarl qui souffrent de problèmes de sécheresse. D’autres zones ont accusé des régressions minimes tandis que Breedekloof, région viticole de premier plan, a affiché même une hausse de 6% de sa production ». Les prévisions les plus pessimistes à la fin de l’année dernière, qui prévoyaient un retour aux niveaux de 2005 (9,05 Mhl), ne se sont pas confirmées mais comme le souligne Vinpro, la baisse globale de 15% se traduit tout de même par une perte de 1 700 000 hl en comparaison de 2017.

 

Les producteurs s’adaptent au changement climatique

L’atténuation de la baisse par rapport aux prévisions initiales peut être attribuée en partie aux stratégies mises en œuvre pour contrer les effets de la sécheresse, soulignant la capacité des producteurs à s’adapter aux effets du changement climatique et aux moindres ressources hydriques. Dans certaines régions, les attributions pour l’eau d’irrigation ont été diminuées de 80%, forçant les producteurs à adopter de nouvelles techniques. A titre d’exemple, chez Paul Cluver Wines, exploitation de 2 000 hectares dans l’Elgin Valley au sud-est du Cap, des espèces végétales exotiques comme l’eucalyptus et le pin ont été arrachées pour favoriser la biodiversité indigène, promouvoir le ruissellement et réduire le risque d’incendies. Conjuguées à l’utilisation de paillage, de filets pour récupérer les eaux de condensation et au recours à l’irrigation de nuit, le domaine a vu ses rendements augmenter, malgré une chute de moitié des précipitations entre 2012/2014 et 2015/2017. D’autres domaines célèbres comme Boschendal et La Motte à Franschhoek ont mis en place des stratégies similaires, avec des résultats plus que probants. Siobhan Thompson, directrice de Wines of South Africa, confirme de son côté : « Il y a une nette évolution des mentalités en faveur de la viticulture sans irrigation et aux cépages résistantes à la sécheresse. Nous sommes en train d’évoluer, de nous métamorphoser à une époque où nous réduisons la voilure et des vignobles sont arrachés ». 

 

« Des offres complètement folles »

Au-delà de la gestion du vignoble, la sécheresse a eu un impact particulièrement significatif sur le prix des vins. « Les prix se sont accrus de manière notable – de l’ordre de 25 à 35% globalement – et cette progression était souhaitable depuis longtemps », estime Gerhard Van der Watt. Selon les données recueillies par Ciatti, la quasi-totalité des catégories sont concernées par les hausses en 2018. Celles-ci s’échelonnent entre 19% pour le sauvignon blanc et 42% pour les rouges génériques en comparaison des tarifs pratiqués à pareille époque de l’an dernier. Pour les rosés, les augmentations tournent autour de 27-33%, qu’il s’agisse de cinsaults, de rosés génériques ou variétaux. Autant le directeur de Perdeberg Cellar estime que ces ajustements étaient attendus de longue date, autant il déplore « des offres complètement folles qui ne sont pas soutenables ». En cause : « L’étendue nettement surestimée des effets de la sécheresse pendant les premiers mois et jusqu’à la veille de la récolte, mais aussi la demande extraordinaire provenant des acheteurs qui n’arrivaient pas à s’approvisionner suffisamment en Espagne, en Italie et en France en raison des faibles récoltes en 2017 ». Résultat : « Les acheteurs ont réagi en acceptant de payer ou bien en se passant des vins ». Comme le confirme Ciatti, « les vins blancs et rosés sont déjà en cours d’expédition, même dans certains cas des rouges. Il y a très peu de vins non contractualisés encore disponibles et peu ou pas d’offres se présentent sur le marché ». Il faut dire que les prix sud-africains restent compétitifs : selon Ciatti, le cinsault rosé se négocie entre 8,4 et 8,80 rands le litre FOB (soit autour de 0,55 euro).

 

La pérennité du secteur passe par une hausse des prix

Pour le directeur de Vinpro, Rico Basson, « après des années de pression financière, les producteurs de vins ont besoin d'un rajustement de revenu significatif, de l’ordre de 30 %, pour garantir un environnement plus viable et durable. A l’heure actuelle, ils gagnent un retour sur investissement très faible, de 1%, ce qui ne permet pas de justifier l’implantation de nouveaux vignobles ». Plus d’un tiers des producteurs de raisins fonctionnent à perte d’après Vinpro et le nombre de producteurs a régressé d’environ 25% sur une décennie. Et la tendance n’est pas près de s’arrêter. Selon des prévisions émises par le Bureau national de la recherche économique et le Bureau de la politique alimentaire et agricole, la superficie du vignoble sud-africain devrait diminuer d’environ 10% d’ici 2022 pour passer à 85 000 hectares. La production, quant à elle, pourrait se stabiliser autour de 1,3 million de tonnes de raisins (contre 1,22 MT en 2018), se soldant par un déficit de 120 millions de litres de vin, selon les dires des deux organismes. Dans ce contexte, et sachant que la superficie du vignoble a déjà perdu environ 9% au cours de la dernière décennie, Rico Basson affirme que « le seul moyen d’assurer des approvisionnements de manière pérenne est d’augmenter le prix de nos vins, de manière à ce que les producteurs de raisins disposent des moyens financiers requis pour planter et renouveler leurs vignes, augmenter la production et accélérer les investissements déjà significatifs sur le plan socio-économique afin d’améliorer la formation et les conditions sociales de leurs employés ».

Gerhard Van der Watt, directeur de Perdeberg Cellar

Un positionnement qui évolue

Pour Gerhard Van der Watt, les producteurs locaux doivent surtout se focaliser sur la construction de relations à long terme avec les acheteurs. « Ces relations se fondent sur la confiance et s’établissent sur la durée. Une surexploitation de la situation comme cette année entraînera une réaction négative. Malheureusement, on laisse penser aux producteurs locaux que 2019 verra la poursuite des tendances actuelles en matière de prix mais plusieurs facteurs doivent être pris en compte ». Et de citer, le retour à la normale de la production sud-africaine en 2019, entraînant dans son sillage « une offre qui dépasse les courbes normales de la demande ». Les précipitations actuelles font dire à Gerhard Van der Watt que la récolte 2019 pourrait atteindre un niveau « au moins normal, sinon supérieur à la normale. Jusqu’présent, les précipitations ont été excellentes et si cette tendance se poursuit et que les réservoirs se remettent à niveau, les choses devraient bien se passer. Cependant, si les ressources hydriques ne remontent pas, les zones irriguées seront affectées, même si je crois que ces zones fonctionneront de manière plus intelligente avec des ressources limitées, 2018 ayant servi de leçon ». Parmi les autres facteurs qui auront un impact sur les prix sud-africains figure la production 2018 en Europe qui, « de toute évidence risque de renouer avec les niveaux de production normaux, poussant les acheteurs à revenir à leurs fournisseurs habituels… ». Et enfin, le positionnement prix des vins sud-africains qui s’est approché de celui d’autres régions viticoles : « L’Afrique du Sud n’est plus une source prisée de vins moins chers mais simplement une alternative à des pays comme le Chili, l’Argentine et l’Espagne ».

 

Une correction du marché en cours ?

En conclusion, Gerhard Van der Watt souhaite que « le bon sens l’emporte. Cette année nous avons tous été mis dans une situation très difficile à cause d’attentes supérieures à la réalité, ce qui nous a empêché d’approvisionner pleinement nos clients de longue date. Bizarrement, nous voyons apparaître quelques disponibilités de vins du millésime 2018 à des prix déjà plus intéressants, ce qui semblerait indiqué que les opérateurs ont déjà commencé à repousser certains prix irréalistes. A priori le marché ne reste pas dupe trop longtemps… »

 

RÉAGISSEZ A L'ARTICLE

Recopier le code :
Processing
Voir toutes les réactions
© Vitisphere 2019 - Tout droit réservé