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Les concours n'ont pas la moyenne

Quand la moulinette mathématique remet en cause le jugement de Paris

Lundi 02 avril 2018 par Alexandre Abellan
Article mis à jour le 03/04/2018 09:06:51

Au jugement de Paris, « Les vins français étaient Mouton 1970, Montrose et Haut-Brion (tous du millésime 1970) et Léoville Las Cases (1971). Les noms étaient prestigieux mais les millésimes, dirons-nous, compliqués. Pour ne pas dire mauvais, voire très mauvais » note Fabrizio Bucella.
Au jugement de Paris, « Les vins français étaient Mouton 1970, Montrose et Haut-Brion (tous du millésime 1970) et Léoville Las Cases (1971). Les noms étaient prestigieux mais les millésimes, dirons-nous, compliqués. Pour ne pas dire mauvais, voire très mauvais » note Fabrizio Bucella. - crédit photo : IWD
Et si les étiquettes bordelaises avaient bien remporté leur dégustation à l’aveugle face aux vins californiens ? La face du nouveau monde viticole en aurait été changée ! Mais au-delà de l’uchronie, la question des modalités de calcul départageant un concours reste posée.

« La moyenne ? C’est le pire descripteur statistique pour départager les vins en jury » pose le docteur en Sciences Fabrizio Bucella, qui en veut pour preuve une relecture mathématique implacable du fameux jugement de Paris. Selon les modalités de calcul des notes, les vins californiens ne sont pas toujours les vainqueurs de l’épreuve les ayant opposés aux grands crus de Bordeaux et de Bourgogne explique le docteur, également sommelier belge. Qui revendique à ce titre sa neutralité dans le débat, étant le directeur de l’école d’œnologie et de recherche Inter Wine & Dine de Bruxelles.

Avec le calcul de la moyenne des notes données par les onze juges réunis le 24 mai 1976, « Stag's Leap Wine Cellar 1973 l'emporte à 14,14/20 contre Mouton 1970 à 14,09/20 » rapporte Fabrizio Bucella, à l’occasion d’un séminaire ce 22 mars devant le master 2 de droit de la vigne et du vin de l’université de Bordeaux. Pointilleux, le sommelier souligne que comme « les demi-points étaient acceptés. La précision est donc au demi-point sur 20, soit 2,5 %. Entre le premier et le deuxième vin élus, il y a, en revanche, un écart de 0,05 point sur 20. Soit un dixième de la précision avec lesquels les juges ont noté les vins. Comme si l’on voulait mesurer la longueur d’une table au dixième de millimètre, alors que la règle n’est précise qu’au millimètre »

Moyenne tronquée, classement par notes, scrutins, méthode de Condorcet…

Mathématiquement, le classement par la moyenne est biaisé par les différences de notations entre les juges. « Il existe des juges plus généreux et d'autres moins généreux. Si un juge utilise le spectre complet des notes à disposition, il influencera plus le classement final qu'un juge qui utilise un écart de points serré. La moyenne est sensible aux valeurs extrêmes » explique Fabrizio Bucella. Ayant repris le détail des notes des onze juges, le contributeur au Huffington Post explique qu’« une solution, souvent utilisée dans les concours de vin, consiste à tronquer la moyenne en retirant, par exemple, les deux notes les plus basses et les plus élevées des juges. Là, surprise, c'est Mouton 1970 qui arrive en tête. »

D’autres méthodes existent pour mieux appréhender la valeur relative, et non plus absolue, des notes. Comme le classement par rang. « Il ne s'agit plus de regarder la note numérique, mais la position de chaque candidat par rapport aux autres » résume le professeur, qui pointe que Stag's Leap 1973 l’emporte dans ce cas. Le chercheur a également appliqué les modalités des scrutins électoraux au jugement de Paris, donnant vainqueur Montrose 1970 pour un vote uninominal à un tour et Mouton 1970 pour un scrutin uninominal à deux tours. Pour finir de complexifier le sujet, le sommelier belge s’est essayé à une application des préceptes du marquis de Condorcet. « C’est une méthode un peu machineuse, qui consiste à comparer les candidats deux à deux. Si un candidat est préféré par une moitié au moins des juges à tous les autres, c'est le candidat qui doit être choisi » résume Fabrizio Bucella, qui souligne que Montrose 1970 l’emporte. Et qu’il aurait encore pu utiliser d’autres méthodes, comme la médiane, etc.

"Incertitude sur le vainqueur"

Résultat des courses, selon le mode de calcul retenu, les vins de Stag’s Leap, Mouton et Montrose gagnent chacun deux manches sur six. « La question est de savoir s'il est possible de connaître avec certitude le vainqueur du Jugement de Paris » reprend Fabrizio Bucella, pour qui chaque impétrant peut avoir gagné le concours. « À l'instar du chat de Schrödinger qui est à la fois mort et vivant tant que la boîte n'est pas ouverte, ces trois vins du jugement de Paris sont des vainqueurs probables » résume-t-il.

Tout l’enjeu se trouve donc au niveau de la méthode de dépouillement des votes. « Pour le théoricien, une méthode vaut une autre. Chacune a ses avantages et inconvénients. La vérité mathématique pourrait être de choisir la méthode de Condorcet. La vérité politique pourrait être celle de choisir la méthode du scrutin uninominal, à un tour ou à deux tours. La vérité historique fut de choisir la méthode la moyenne. La vérité philosophique alterne entre les différentes options » conclut, non sans malice, Fabrizio Bucella.

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