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Le vignoble sous radar et ballon

L’émergence d’une lutte individuelle contre la grêle

Vendredi 02 février 2018 par Alexandre Abellan

« Si dans un vignoble on entend parler de couloirs de grêle qui semblent privilégiés, tous les vignerons peuvent trouver au moins un cas particulier contredisant cette règle » souligne Lucile Lallié.
« Si dans un vignoble on entend parler de couloirs de grêle qui semblent privilégiés, tous les vignerons peuvent trouver au moins un cas particulier contredisant cette règle » souligne Lucile Lallié.
Se déployant dans les vignobles bordelais, bourguignons, charentais ou rhodaniens, la solution Laico de Selerys et Lacroix promet une protection réactive et raisonnée des orages de grêle. Faisant passer pour vieux jeux les tirs hasardeux de fusée, voire les générateurs d’iodure d’argent.

« Grâce à notre technologie, vous ne serez jamais plus surpris par un orage » annonce Lucile Lallié, la responsable commerciale France de Selerys, ce 22 janvier au château Lyonnat (Lussac Saint-Émilion). Une perspective d’autant plus prometteuse pour l’auditoire de vignerons rassemblés, que leurs parcelles ont encore connu des épisodes de grêle localisée l’an dernier.

Face à des tireurs de fusées habitués à gérer les orages « au feeling » ou des viticulteurs se contentant de croiser les doigts en s’assurant et cotisant à l’Association Nationale d'Étude et de Lutte contre les Fléaux Atmosphériques (ANELFA), la solution de Selerys détonne autant qu’elle résonne. L’outil assurant de détecter et protéger un vignoble donné, avant l’arrivée d’orages dangereux, avec le déploiement d’un ballon (à sels hygroscopiques) et d’un gonfleur (baptisé Laico).

Anticipation du risque

Scannant à 360 degrés tous les nuages dans un diamètre de 60 kilomètres, un radar permet d’alerter quand une cellule orageuse menace de dégénérer en grêlons sur une parcelle donnée. Puis de confirmer ce risque lorsqu’il entre dans un rayon de 30 km, et conseiller aux opérateurs de lancer des ballons. Afin de pouvoir anticiper (les alertes donnant une trentaine de minutes pour déployer les ballons), Selerys conseille à ses clients de toujours suivre la météo classique. « Mais pourquoi payer alors que l’on trouve tant d’information météorologique gratuitement sur internet ? » questionne-t-on cesse Lucile Lallié. « Nous apportons une information complémentaire, nous ne faisons pas de la prévision mais de l'anticipation des risques orageux » explique-t-elle.

Pour faire précipiter une cellule orageuse, le système Laico doit être lié à l'utilisation du système de détection Skydetect (conformément à l'autorisation de la Direction Générale Civile, l’absence d’avions étant assurée par la présence de cellules orageuses*). Dans la pratique, la pertinence du système repose sur une lutte réalisée au bon endroit et au bon moment. Une pré-alerte indique ainsi par SMS et mail aux clients d’avoir son matériel à disposition. Si le risque est confirmé, il faut intervenir en lançant des ballons depuis la parcelle concernée. Selon l’évolution des cellules nuageuses, observée sur l’écran du radar, deux à cinq torches peuvent être envoyées, avec des quantités de matière active fluctuant selon l’orage.

"Pas trop de retours d’expérience…"

Si l’outil de Selerys se base sur des tests du groupe pyrotechnique Lacroix (voir encadré), il n’y a pour l’instant pas de retours chiffrés sur ses taux de réussite au vignoble. Une prudence de Selerys que l’on retrouve chez ses premiers utilisateurs. « Je n’ai pas trop de retours d’expérience… Nous n’avons pas eu l’occasion de lancer des ballons depuis l’installation du radar en juin 2017 [à Saint-Émilion]. Il y a eu des alertes sur des orages, mais pas de grêle » témoigne Yannick Darrouy, le directeur technique des quatre propriétés du comte de Neipperg (chacune ayant son gonfleur, pour 130 hectares de vigne). « Avec la mise en route du radar, il faut d’abord régler la sensibilité pour ne pas être dérangé par des alertes sur chaque orage » explique-t-il.

« J’apprends » estime pour sa part l’arboriculteur Grégory Serre, qui exploite 120 hectares de pêches, nectarines et abricots dans la Drôme. Sétant équipé de six lanceurs de ballons en 2016, il a enregistré huit alertes la dernière saison : « je n’ai pas compté, mais j’ai tiré pas mal de ballons » témoigne-t-il. « Quand on envoie un ballon, on voit sur le radar la réduction des cellules nuageuses. Et derrière on prend de grosses précipitations, mais pas de grêlons. Du moins sur la zone couverte » avance l’arboriculteur, esquissant une tendance suffisamment positive pour continuer à tester la solution de Selerys.

À partir de 7 500 euros

Financièrement, le coût de la solution Selerys n’est pas négligeable. L’abonnement annuel à la solution de détection Skydetect commence à 1 600 euros HT (donnant accès aux alertes, à un conseiller météo et au suivi des cellules orageuses), la demie-journée de formation au gonfleur Laico est de 490 € HT, le gonfleur coûte 1 200 € HT et le pack de 12 ballons et 12 torches avec des bonbonnes d’hélium avoisinent 4 200 € HT.

« Le "marché" de la lutte contre la grêle a toujours aiguisé l'appétit de sociétés commerciales » regrette Claude Berthet, la directrice de l’ANELFA, qui questionne la pertinence des radars Sélérys et le traitement des nuages alors que la grêle est formée. « La fragilité de l'hypothèse d'un traitement très localisé depuis le sol avec des sels, et l'absence de résultats publiés, ne justifie en rien de choisir cette méthode très onéreuse. Plutôt que celle qu'utilise et évalue notre association depuis soixante ans, dans un souci constant du meilleur rapport bénéfice/coût » évacue la porte-parole du réseau de générateurs d’iodure d’argent.

"Changement des couloirs de grêle"

Malgré des réserves sur la stratégie de Selerys privilégiant le déploiement de sa commercialisation à l'expérimentation préalable, l'approche individuelle de Skydetect/Laico convainc de plus en plus dans le vignoble, sensible aux promesses de rigueur et de résultats. Des radars sont ainsi implantés dans les vignobles de Bourgogne et de Corse, tandis que des travaux sont en cours dans les Côtes-du-Rhône nord et à Cognac. L’outil éveille également l’intérêt de châteaux du Médoc et de Pomerol, voire de certains prestataires de services. Tous répondant à un constat : « depuis dix ans on voit que les couloirs de grêle s’étendent, que des zones historiquement épargnées sont touchées. Ce changement pousse à avoir des démarches de protection supplémentaires » rapporte le technicien Yannick Darrouy.

« Avant, je n’avais rien pour lutter contre la grêle. À part l’assurance, mais qui couvrait de moins en moins, alors que les orages reviennent chaque année de plus en plus tôt » renchérit l’arboriculteur Grégory Serre. Si l’installation de son radar Skydetect a été prise en charge par six agriculteurs, la stratégie de protection reste individuelle. Ce qui n’est pas sans poser des soucis d’organisation, alors que « les alertes ont plus souvent lieu le samedi et le dimanche que sur les heures de travail en semaine… »

Un inconvénient…

Se présentant comme fiable, mobile, non-polluant et non-bruyant, « le système a beaucoup d’avantage, mais un inconvénient revient : il faut la présence de quelqu’un sur la propriété » reconnaît Lucile Lallié. L’enjeu de la disponibilité et de la proximité de main-d’œuvre est le point d’achoppement de cette technologie au combien prometteuse. Pour s’implanter, tout l’enjeu de cette solution individuelle semble désormais être de s’adapter au milieu viticole, habitué à une stratégie de protection collective et demandeur de résultats à l’échelle individuelle.

 

* : Si l’utilisation des sels hygroscopiques vient de recherches pour provoquer la pluie dans les pays secs d’Afrique, le ballon Laico n’est pas conçu pour déclencher la pluie sur un vignoble asséché. « Ce serait envisageable sur une autre version, allant sur d’autres nuages, à une altitude et une concentration de sels différentes » esquisse Philippe Laborde

 

À noter que Selerys doit résoudre la question de la compatibilité de sa technologie avec les principes de la viticulture biologique. Crédit : Selerys.

Sels hygroscopiques

Avec une bonbonne d’hélium, le gonfleur Laico gonfle en moins de deux minutes un ballon en caoutchouc d’un mètre cube auquel est attachée une torche. Cette dernière n’utilise pas de l’iodure d’argent comme additif à la solution pyrotechnique, mais des sels hygroscopiques (chlorure de potassium et chlorure de calcium). « Contrairement à l’ensemencement avec l’iodure d’argent qui créé des noyaux de congélation (multipliant les grêlons pour privilégier leur fonte), les sels hygroscopiques permettent de créer des noyaux condensation, qui fait précipiter le nuage pour éviter grêle » explique Philippe Laborde, responsable marketing du groupe pyrotechnicien Lacroix.

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