Marché du vrac

Une modification profonde des échanges se profile

Vendredi 08 décembre 2017 par Sharon Nagel

Tous les yeux sont désormais rivés sur l'Hémisphère sud et son potentiel de production en 2018
Tous les yeux sont désormais rivés sur l'Hémisphère sud et son potentiel de production en 2018
Le caractère exceptionnel de la campagne en cours donne matière à réflexion sur l’orientation du marché, en termes de prix et de distribution, mais aussi quant aux nouvelles opportunités qu’il crée. Rafael del Rey, directeur de l’Observatoire espagnol du marché du vin (OEMV), livre son analyse sur les implications futures de la conjoncture actuelle.

Fixation sur les génériques et le vrac en Espagne

« Augmentation de prix n’égale pas premiumisation », met en garde, d’emblée, l’analyste espagnol. Il est d’autant mieux placé pour faire cette réflexion, que la montée en flèche des tarifs outre-Pyrénées cette année a été vertigineuse et la volatilité des prix une constante. « La premiumisation ne peut devenir une opportunité, dans le contexte mondial actuel de pénurie de vin, que si elle s’inscrit dans une stratégie globale. Le prix n’est qu’un facteur. Il faut aussi tenir compte de la qualité des vins, du type de consommateurs visés, de l’image de son vin et des services que l’on apporte. Tous ces éléments sont étroitement liés aux prix ». Dans le cas de l’Espagne, l’accent mis ces dernières années sur les génériques et le vrac a porté atteinte à l’image qualitative des vins. « L’opportunité offerte par la premiumisation est encore plus pertinente en Espagne où il y a une fixation sur les vins génériques et les expéditions en vrac. Il s’agit d’un problème clé auquel le secteur vitivinicole espagnol est confronté ».

 

Les stocks espagnols en hausse en fin de campagne

Personne ne dispute les nouvelles voies ouvertes par le manque de vins cette année, mais dans un premier temps, il faut relativiser le niveau réel des disponibilités car faible récolte ne rime pas forcément avec pénurie de vin. « A la fin de la dernière campagne, l’Espagne comptait plus de stocks qu’en 2016 à la même époque », note Rafael del Rey. « Les stocks étaient inférieurs à la moyenne décennale, mais supérieurs à ceux de fin juillet 2016. Il y a du vin à vendre ». Parmi les opérateurs italiens, ce constat n’est d’ailleurs pas passé inaperçu. Au moment où la faiblesse de la récolte transalpine devenait évidente, les acheteurs italiens ont aidé les producteurs espagnols à vider leurs cuves avant l’arrivée de la prochaine vendange. « Nous savons qu’en août, septembre et octobre, il y a eu beaucoup de mouvement de vins issus du millésime 2016, achetés à des conditions tarifaires convenues avant la récolte », explique le directeur de l’OEMV.

 

Une montée en gamme logique du vrac

Malgré cette activité, celui-ci prédit que le commerce du vin en vrac entre pays producteurs va régresser, au profit des expéditions en direction des pays consommateurs finaux. A cela, deux raisons conjoncturelles majeures. « La première raison, c’est qu’en période d’inflation des prix, il est difficile de trouver du vin bon marché et donc d’assurer une rentabilité dans cette catégorie de vins. La deuxième, c’est qu’en cas de pénurie, les producteurs cherchent de meilleures opportunités commerciales ailleurs et celles-ci se trouvent principalement dans les pays consommateurs finaux. Cela ne signifie pas qu’il n’y aura pas d’échanges entre l’Espagne, la France, l’Italie, l’Allemagne et le Portugal, par exemple, mais que ces échanges vont probablement reculer ». Sur un plan plus structurel, Rafael del Rey estime que cette même tendance va se poursuivre, car elle s’inscrit dans l’ordre naturel des choses : « Il existe un processus d’apprentissage de la commercialisation. La manière la plus simple de vendre son vin, c’est de faire appel à des agents qui l’achètent pour le compte d’autres pays producteurs comme la France ou l’Italie. Lorsqu’on apprend à mieux vendre son vin et à rechercher des opportunités commerciales plus rentables, il est tout à fait logique de réfléchir à la mise en bouteille, à la modification du profil des vins, à un positionnement prix et à une valorisation plus élevés et à une nouvelle clientèle. La part des exportations en vrac destinée à des clients finaux va donc probablement augmenter ».

 

Le système classique des vases communicants

Si les pays producteurs occidentaux montent progressivement en gamme, il y a fort à parier que leur place sera prise, entre autres, par les pays de l’Est européen comme la Bulgarie, la Roumanie et la Moldavie. Ce mouvement permanent parmi les pays fournisseurs est déjà évident : « En 2000, la part des vins italiens expédiés en vrac était supérieure à celle des vins espagnols, 58% des exportations italiennes se faisant en vrac. La plupart de ces vins étaient destinés à l’Allemagne et à la France. En l’espace de trois ans seulement, l’Italie avait déjà réduit ses ventes en vrac à la France et à d’autres pays, tout en maintenant ses expéditions vers l’Allemagne. Pourquoi ? Parce que les Italiens ont trouvé des marchés plus intéressants ailleurs. Lorsque l’Italie a délaissé la France, c’est l’Espagne qui a pris sa place. Lorsque l’Espagne trouvera des clients prêts à payer ses vins plus cher et à assurer une meilleure rentabilité, elle va sans doute quitter le marché français et d’autres pays prendront sa place. Au bout du compte, tout le monde sera content et aura fait évoluer ses marchés ».

Les implications d’une baisse des ressources hydriques  

Le débat sur le positionnement des vins est exacerbé actuellement par le changement climatique, principal responsable des pertes de récolte. La diminution des ressources hydriques pourrait bien obliger certains pays producteurs à quitter le segment des vins génériques en vrac pour entamer d’office une phase de premiumisation. « La question sous-jacente, c’est, voulons-nous produire des vins peu qualitatifs à hauts rendements qui nécessitent plus d’eau, ou bien des produits de meilleure qualité à des rendements de l’ordre de 8-12 000 kg/hectare ? La rareté des ressources hydriques et, de ce fait, l’utilisation plus efficace de l’eau, devront être prises en compte dans le processus de premiumisation des vins espagnols sur le marché international du vrac ».

 

Le développement du grand export impose de nouvelles approches

Autre facteur dont il faudra tenir compte : le « déplacement » de la consommation de vin depuis les pays européens vers l’Amérique du Nord et l’Asie. Des destinations plus lointaines pour les exportateurs européens, ce qui obligera à modifier le moyen de transport. « Certains vins, bien évidemment, ne seront jamais expédiés en vrac. Les vins fins élevés dans leur cave d’origine ne pourront être transportés qu’en bouteilles. En revanche, beaucoup d’autres vins peuvent facilement être expédiés en vrac et mis en bouteille sur le lieu de consommation. Pour analyser comment les échanges en vrac pourraient évoluer, la question clé sera de savoir qui le mettra en bouteille, sur quel marché et comment le vin sera distribué. Nous avons vécu une situation semblable il y a quelques années avec les bag-in-box®. Ce format était-il cantonné à des vins de bas de gamme ? Pas du tout. Cela dépend du marché, des consommateurs et de la manière dont les consommateurs perçoivent le vin. Certains vins très qualitatifs sont commercialisés en BIB. Il pourrait en être de même pour les expéditions en vrac ».

 

La consommation risque de baisser

En attendant, une question plus pressante se pose : quelles seront les répercussions des majorations de prix sur la consommation de vin dans le monde ? Il reste à savoir dans quelle mesure les acheteurs répercuteront la hausse des prix à la production sur les prix consommateurs, mais ces derniers devront forcément augmenter. « Les mois à venir seront compliqués pour tout le monde. Le consommateur final ne comprend pas ce qui se passe en amont : il veut des vins de qualité standard à un prix peu élevé et en général n’accepte pas les fortes hausses de prix. Ainsi, la consommation va-t-elle baisser ? Le consommateur va-t-il se tourner vers d’autres boissons, du moins pour certaines occasions de consommation ? C’est tout l’intérêt d’avoir une politique de prix stable. Or, la volatilité que nous observons montre que le secteur est toujours axé sur l’offre et non pas sur la demande ». Il faudra attendre les mois de février-mars pour avoir une idée plus précise du volume de la récolte dans l’Hémisphère Sud, puis les mois de mai-juin pour l’Hémisphère Nord. « Une année de pénurie ne pose pas véritablement de problème. Il y a encore des stocks des années précédentes et la perspective d’une nouvelle récolte pour alimenter de nouveau les disponibilités. L’histoire a démontré que les problèmes surviennent dès lors qu’il y a deux récoltes consécutives, soit très faibles, soit très abondantes. Dans tous les cas, le prix représente un moyen redoutable pour équilibrer le marché – si vous augmentez les prix, vous réduisez la consommation ».  

Tags : Vin en vrac

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