Casting à Cognac

4 cépages résistants pour remplacer l’ugni blanc

Mercredi 13 septembre 2017 par Alexandre Abellan

« Génétiquement ces plants sont à 50 % composés de gènes d'ugni blanc, mais ils n'en ont pas du tout le type » commente Joseph Stoll (responsable du pôle vignoble de la Station Viticole), dans les vignes de la Fondation Fougerat (parcelle de Graves, en Petite Champagne).
« Génétiquement ces plants sont à 50 % composés de gènes d'ugni blanc, mais ils n'en ont pas du tout le type » commente Joseph Stoll (responsable du pôle vignoble de la Station Viticole), dans les vignes de la Fondation Fougerat (parcelle de Graves, en Petite Champagne). - crédit photo : Alexandre Abellan (Vitisphere)
Faisant la démonstration de sa viticulture durable, l'interprofession charentaise dévoile les ramifications de son programme d'obtention de nouveaux cépages, alliant spécificités à la production d'eau-de-vie et résistance au mildiou et à l'oïdium.

Quarante-trois candidats au départ, ils ne sont plus que quatre finalistes à pouvoir prétendre au titre de cépage résistant sélectionné par le Bureau national interprofessionnel du cognac (BNIC). Pour l’instant identifiées sous des noms de code anonymes (1D10, 2E5, 3B12 et 3G3), ces obtentions pourraient devenir les prochains cépages stars des eaux-de-vie charentaises. Du moins si elles réussissent à passer les prochaines étapes de sélection. À commencer par convaincre les jurys de dégustation de leur potentiel de distillation. Même si cette étape clé est momentanément décalée.

Vendangées ce 13 septembre pour la première fois, les parcelles expérimentales du domaine de la fondation Fourgerat ne permettront pas aux quatre cépages résistants de démontrer leurs capacités organoleptiques. La faute au gel du printemps, qui a sabré les volumes. Grain de sable dans un processus de sélection on ne peut plus encadré, l’aléa climatique va décaler d’un an l’expérimentation. Un report négligeable à l’échelle du programme d’obtention variétale du BNIC, en partenariat avec l’Institut National de la Recherche Agronomique (INRA) et l’Institut Français de la Vigne et du Vin (IFV), qui ne doit pas aboutir sur des plantations commerciales avant 2030.

"Qui aurait dit avant le phylloxéra que l’ugni blanc produirait 98 % du Cognac ?"

« La patience n'est pas un problème à Cognac. Nous en avons et il en faut pour faire de bons produits » philosophe Jean-Bernard de Larquier, le président du BNIC, lors de la première présentation de ce programme, ce 12 septembre. Prenant le temps de l’expérimentation, ces travaux d’obtention n’en annoncent pas moins une révolution pour le vigneron charentais. L’élu y sent les ferments d’un bouleversement comparable au changement d’encépagement ayant clos la crise phylloxérique.

Comme Cognac était passé de la folle blanche à l’ugni blanc pour faciliter le greffage, le vignoble charentais pourrait se convertir aux nouvelles variétés résistantes, au mildiou et à l’oïdium, afin de réduire ses intrants et son empreinte environnementale. Ce changement radical étant envisageable si le matériel végétal obtenu correspond aux canons charentais : un ugni blanc résistant.

Cahier des charges idéal

L’obtention d'un cépage alliant les caractères agronomiques de l'ugni blanc et de solides résistances aux maladies cryptogamiques constitue la cible du programme d'obtention du BNIC. Elle apparaît toutefois chimérique; En une quinzaine d’années d’expérimentations, « on n'a pas trouvé le mouton à cinq pattes, mais on a sélectionné quatre candidats sérieux » résume Gérald Ferrari, le directeur adjoint de la Station Viticole. Les variétés retenues répondent, en effet, aux principaux critères de sélection du programme. Le principal étant la résistance aux maladies cryptogamiques (mildiou et oïdium).

Viennent ensuite l’aptitude à produire du Cognac, soit un cépage blanc, aux baies acides et peu sucrées, avec au moins autant de rendement que l'ugni blanc. Le tout avec une faible sensibilité à la pourriture grise et une tolérance aux maladies du bois. Ainsi qu’une adaptation au changement climatique, en misant une maturité plutôt tardive.

"Oscar"

Répondant à l’ensemble de ces critères, les quatre obtentions retenues sont à l’étude depuis quasiment quinze ans. Les premiers croisements d’ugni blanc avec un cépage résistant monogénique ont en effet été réalisés par le défunt chercheur Alain Bouquet en 2003. Plantés en 2008, les 43 individus d’intérêt obtenus ont été observés en parcelles expérimentales de 2011 à 2014 (sans traitements fongiques depuis 2012), prouvant leur résistance et étant sélectionnés selon leurs potentiels agronomiques (observations au champ, microdistillation…).

La plantation en 2015 d’une parcelle dite comportementale (avec 90 pieds de chaque cépage résistant, contre 10 au préalable) doit désormais permettre des vinifications plus conséquentes, afin de pouvoir distiller un hectolitre pour chaque cépage à l’échelle pilote. En attendant de pouvoir réaliser des distillations, de 2018 à 2020 (sauf gel…), le BNIC a déposé en décembre 2016 une demande inscription au catalogue national auprès du Comité Technique Permanent de la Sélection (CTPS). Pour documenter la Valeur agronomique technologique et écologique (VATE), le BNIC va également planter en 2018 quatre parcelles d’un hectare de ces cépages résistants. Ce qui sera l’occasion de s'assurer de leur acceptabilité à échelle au sein de domaines commerciaux (tests de machines à vendanger, distillation à échelle réelle…). S’agissant de variétés monogéniques* type Bouquet, ce déploiement s’inscrit dans le cadre aussi contrôlé que collectif du réseau d’Observatoires des Cépages Résistants (Oscar).
 

Diversité variétale

Conforme à la nouvelle politique de l’Institut National de la Recherche Agronomique (INRA), cette utilisation de cépages à résistance monogénique s’inscrit dans une gestion de résistance durable. Visant autant les maladies secondaires que le mildiou et l’oïdium, les traitements phytosanitaires seraient en moyenne maintenus à trois passages sur les parcelles résistantes. « On pourrait aller jusqu'à zéro traitement. Mais cela faciliterait trop la vie du pathogène. Il faut que les pratiques au vignoble stabilisent le matériel résistant » explique Christian Huyghe, le directeur scientifique de l’INRA.

Pour garantir ces résistances dans le temps, il annonce ainsi que l’« on ne pourra pas passer d’un vignoble charentais composé à 98 % d’ugni blanc à un vignoble à 98 % composé d'un seul cépage résistant. Il faudra organiser territorialement les cépages résistants. Tout l’enjeu sera de savoir qui décide de qui a le droit de planter telle variété et pas une autre… » Au final, le programme du BNIC devrait produire deux à trois cépages monogéniques, permettant cette palette.

"Pour les générations suivantes"

Si le processus se poursuit normalement, l’inscription au catalogue devrait avoir lieu en 2022. Et les premières diffusions dans le vignoble charentais pourraient être envisagées pour 2030 ou 2035. « Notre génération mène les expérimentations, et certains peuvent espérer en réaliser les premières plantations, mais ce sont des travaux qui s’inscrivent dans la durée. Pour la génération suivante » analyse Jean-Bernard de Larquier. Un temps long qui n’empêche pas le vigneron de montrer une certaine impatience face aux durées administratives. « Il va falloir aller plus vite dans l'expérimentation de nouveaux cépages au sein de l'INAO. Il faut de la souplesse pour que les vignerons acceptent de planter » tacle-t-il.

Étant déjà à tiroirs, ce travail de recherche n’est qu’une première étape dans l’obtention de cépages résistants. S’inscrivant dans le programme Résistance Durable (ResDur) de l’INRA, le BNIC travaille également sur une deuxième génération de cépages résistants pyramidés. À terme, 70 à 100 pépins intéressants devraient être obtenus par rétrocroisement de variétés ResDur avec des cépages charentais (ugni blanc, folle blanche, colombard et folignan). Onze obtentions pyramidées ont déjà été plantées cette année à la fondation Fougerat.

Sachant qu’en parallèle la maison Martell travaille également à l’obtention de cépages résistants adaptés au Cognac pour 2034 (cliquer ici pour en savoir plus), il semble que le vignoble charentais se prépare un problème de riche : l’embarras du choix dans les cépages résistants adaptés à sa production.

 

* : Ces cépages ne possèdent qu’un gène de résistance majeur respectivement pour le mildiou et l’oïdium. L’INRA préconisant des cépages à résistance polygénique pour éviter les risques de contournements par les pathogènes.

Conservatoire de cépages résistants

Les besoins en matériel végétal pouvant changer d’une génération à l’autre, le BNIC a décidé de maintenir sa parcelle de 43 cépages ugni blanc x Bouquet. Transformée en conservatoire, cette parcelle pourrait ainsi fournir des pistes d’adaptation aux terroirs et usages de demain. L’idée étant de ne pas répéter l’impasse du folignan, un croisement de folle blanche et d’ugni blanc, diffusé en 2005 au terme de décennies de recherche, mais écarté car étant trop précoce par rapport au climat actuel.
 

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