Médoc

Les premiers crus classés bio font boule de neige

Jeudi 06 avril 2017 par Alexandre Abellan

Tour d’horizon des premiers Grands Crus du Médoc certifiés en Bio, avec Alfred Tesseron (depuis le millésime 2010), Claire Villars-Lurton (depuis 2015) et Caroline Frey (depuis 2016).
Tour d’horizon des premiers Grands Crus du Médoc certifiés en Bio, avec Alfred Tesseron (depuis le millésime 2010), Claire Villars-Lurton (depuis 2015) et Caroline Frey (depuis 2016). - crédit photo : Alexandre Abellan (Vitisphere)
Si seulement cinq grands crus médocains sont certifiés bio, le mouvement semble amené à prendre toujours plus d’ampleur. Porté par des convictions amenant à poursuivre sur la biodynamie.

« Il y a deux façons de voir la conversion à la bio. Soit comme un outil de communication, avec des chevaux pour les photos. Soit comme un raisonnement cultural, pour que le vin soit le plus propre et pur possible » confie Alfred Tesseron, le propriétaire du château Pontet-Canet (Pauillac, 81 hectares). En devenant en 2010 le premier cru classé médocain certifié bio, le domaine a été un précurseur autant qu’un modèle. Pontet Canet a rendu visible, et désirable, une dynamique alternative dans le vignoble feutré du Médoc. Ce mouvement devrait encore prendre de l’ampleur avec la conversion en cours du château Latour, qui doit devenir en 2018 le premier Premier Grand Cru Classé médocain à devenir bio. Son propriétaire, François Pinault, jugeant le bio tout simplement incontournable.

« On peut investir, on se doit d’être exemplaire » renchérit Claire Villars-Lurton, la propriétaire du château Ferrière (cru classé de Margaux, 22 ha). Certifiée en bio depuis le millésime 2015, elle se réjouit de la différenciation que lui confère le label bio dans le classement de 1855. Tout en souhaitant qu’un maximum de crus se convertissent. Le nombre croissant de propriétés certifiées devant démontrer la viabilité économique de cette approche alternative. « Je n’ai pas l’impression de faire un exploit en maintenant un programme de traitement bio » s’amuse Caroline Frey, la propriétaire du château La Lagune (cru classé en Haut-Médoc, 110 ha). Tout juste certifié en 2016, le domaine est le cinquième cru classé du Médoc à l’être (voir encadré).

De l’essai au certifié

S’il y a encore peu de crus classés en 1855 certifiés bio, ils sont probablement encore moins nombreux à ne pas y dédier au moins une parcelle d’essai à la bio et/ou la biodynamie. « Toutes les propriétés s’y intéressent, car cela s’inscrit dans l’avenir du vignoble » sourit Alfred Tesseron. Après ces essais sur parcelles témoins, les propriétaires convaincus passent progressivement à des échelles de test de plus en plus grandes, jusqu’à se lancer dans la certification. Ce qui correspond au besoin d’officialiser la démarche, pour gagner en crédibilité auprès des acheteurs. La nécessité étant de rendre l’approche indiscutable, mais pas forcément bankable. « On n’a pas besoin de la certification bio pour vendre » précise Claire Villars-Lurton, qui écoule effectivement 95 % de sa production en primeur, mais espère tirer du label une valeur ajoutée.

Si l’approche bio reste issue des convictions environnementales des décisionnaires, les problématiques techniques nourrissent les craintes du personnel en place. Qui doit souvent être convaincu sur un pas de temps relativement long. Caroline Frey a ainsi commencé à évoquer passage bio en 2006 avec ses équipes techniques. « Ils m’ont pris pour une folle, se demandant quelle nouvelle idée m’était passée par la tête » se souvient-elle. Soulignant que depuis son directeur technique, initialement réticent à la bio, s’est lancé de lui-même dans la dynamisation. Mais pour cela, il aura fallu lever des blocages aussi psychologiques que techniques.

"Le rendement, le sujet qui fâche…"

Bousculant les habitudes, le passage à la bio se heurte surtout à des craintes d’impasses techniques. Entre l’impact du travail du sol et de la pression cryptogamique, le principal point d’achoppement est de loin le rendement : « c’est le sujet qui fâche » reconnaît Claire Villars-Lurton. « On perd 10 à 30 % de production. On ne peut pas faire du 55 hl/ha ! » lâche la propriétaire, qui a engrangé 39 hl/ha en 2016. « Les premières années sont dépressives, avec les premiers labours » renchérit Caroline Frey, qui a depuis stabilisé sa production à 35 hl/ha.
Si le prix de revient est accru par le moindre rendement, le coût du personnel pèse également, à cause des besoins en travaux du sol et traitements.

Les résultats qualitatifs permettraient cependant de faire toute la différence dans le verre. « La culture bio pousse à faire des choses plus précises et soignées » résume Alfred Tesseron. Concrètement, les résultats de tests comparatifs entre conventionnel et bio varient d’une propriété à l’autre. Certains notant plus d’acidité et moins de sucre. Sans que les effets semblent clairement établis.

"La viticulture bio est dogmatique"

Malgré ces résultats, et au-delà des enjeux de rentabilité, les réticences d’autres propriétaires de crus classés à se convertir à la bio (malgré des essais) viennent surtout des craintes de toxicité et d’aseptisation des sols. « La viticulture biologique est dogmatique. L’exemplarité est une chose, j’espère que cela ne passera pas par la bio. Sinon le cuivre va stériliser le Médoc ! » glisse un propriétaire, en marge d’une dégustation en primeurs. « Quand il ne reste plus que le cuivre comme problème à résoudre, c’est que l’on on a pas mal avancé sur le reste » rétorque Caroline Frey.

Suite (bio)logique

Une fois la certification bio obtenue, il semble que l’étape suivante soit inévitablement le passage à la biodynamie pour les crus classés. Le château Ferrière a ainsi enclenché des certifications Demeter et Biodyvin. « Le bio n’est pas une fin en soit, c’est une pommade qui ne va pas au fond des choses » glisse Claire Villars-Lurton, qui diminue ses doses de cuivre avec l’ajout de préparations (elle est actuellement tombée à 2,9 kg/ha.an de cuivre métal). Même écho pour Caroline Frey, qui estime n’avoir passé qu’une étape avec la bio. Et souhaite désormais aller plus loin, notamment pour répondre aux enjeux du voisinage. « Il reste le cuivre et le soufre à travailler... On démarre sérieusement sur la biodynamie, mais il y a autant d’approches que de consultant » note-t-elle.

Car au-delà du discours ésotérique, la biodynamie est plus délicate à travailler, demandant un accompagnement spécifique pour ce nouveau départ. « Il n’y a pas de manuel de biodynamie, pour y passer il faut être convaincu » note Alfred Tesseron. Définitivement précurseur, son domaine a obtenu la certification en biodynamie en 2010. « La bio répond à des convictions, et on dirait que le marché répond positivement » conclut-il dans un clin d'œil.

Certifications classées

Dans le Médoc, cinq crus classés sont actuellement certifiés bio. Il s’agit des châteaux Pontet Canet (Pauillac), Ferrière (Margaux), Durfort Vivens (Margaux) et La Lagune (Haut-Médoc). Sont en cours de conversion les châteaux Latour (Pauillac) et Palmer (Margaux). À noter en Sauternes les châteaux Guiraud et Climens, et à Saint-Émilion les châteaux Canon La Gaffelière, Fonroque, Grand Corbin Despagne, la Mondotte…

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