2016 dans le rétroviseur

Une campagne viticole après Cash Investigations

Mardi 27 décembre 2016 par Alexandre Abellan

« 1 école + 1 enfant = 0 pesticide » est le cri de ralliement des manifestations qui ont secoué Bordeaux, et le débat viticole national, après la diffusion en février du reportage Produits chimiques : nos enfants en danger.
« 1 école + 1 enfant = 0 pesticide » est le cri de ralliement des manifestations qui ont secoué Bordeaux, et le débat viticole national, après la diffusion en février du reportage Produits chimiques : nos enfants en danger. - crédit photo : Kami/About Light And Men
S’il gratte et importune sur le moment, l’aiguillon anti-phyto a la vertu de permettre d’accentuer les orientations viticoles qui se dessinaient par le passé et deviennent des priorités pour l’avenir.

La filière viticole aura beau marteler que la réduction de son empreinte environnementale a été entamée il y a belle lurette, pour le grand public, il y a un avant et un après Cash Investigation. Diffusé ce 2 février sur France 2, du reportage Produits chimiques : nos enfants en danger, « on en retiendra la carte de France des départements qui utilisent le plus de pesticides dangereux, qualifié de surprise d’Elise Lucet au ministre de l’Agriculture » résume Catherine Bernard, dans l’une de ses dernières revues de presse de Vitisphere.

Si les départements de la Loire-Atlantique et de la Marne font office de mauvais élèves en termes d’utilisation de produits phytos Cancérigènes Mutagènes et Reprotoxiques (CMR), c’est la Gironde qui a le plus attiré l’attention. Pour ne pas dire les foudres, étant le plus consommateur de ces pesticides. « La Gironde est le premier département viticole de France, sa masse viticole la fait apparaître ainsi  » nuance le vigneron Bernard Artigue, qui préside la Chambre d’agriculture de Gironde. « Faire des raccourcis faciles ne peut qu’amener au pire, en trompant et frustrant. Il faut rentrer dans des débats plus sereins et réfléchis   » ajoutait-il.

Mais ses appels à la raison qui ont été d’autant moins audibles que le vignoble bordelais cristallisent les enjeux sanitaires depuis plusieurs années. Avec les intoxications d’écoliers à Villeneuve-de-Blaye en 2014, la publication d’une étude médicale sur les cancers d’enfants de la commune viticole de Preignac, les procès en cours sur des décès de vignerons girondins liés à l’arsénite de sodium

Pluvieuse Saint-Valentin

Ce bouillonnement citoyen a débouché sur une série de manifestations à Bordeaux, qui ont ponctué l’année avec plus ou moins de succès. La plus médiatisée aura été la marche blanche du 14 février, en réaction directe à la diffusion de Cash Investigation. Ce dimanche, les organisateurs revendiquaient 1 500 personnes, demandant « plus de paysans, moins de pesticides  », « halte à l’omerta  », « protégeons nos enfants  » Des slogans qui rappellent que la mobilisation ne se fait « pas contre la viticulture. Au contraire que fera-t-on une fois que l’on aura tué les sols et les paysans On veut que la Gironde reste une terre viticole, mais dans le respect de l’environnement, des professionnels, des riverains et de leurs enfants  » résume l’activiste Valérie Murat (qui porte la première plainte au pénal pour l’exposition à l’arsénite de sodium de son père, James Murat, vigneron décédé d’un cancer). Le reste de l’année a été organisé à Bordeaux un die-in et des projections lumineuses en marge de l’inauguration de la Cité du Vin cet été, ainsi qu’une manifestation « croix blanches » ce début décembre.

La filière s’est emparée de ces sources de débats, qu’ils soient organisés par les représentants du vignoble (comme lors du Forum Environnemental de l’interprofession bordelaise ou lors d’une après-midi dédiée à Saint-Emilion) ou par des militants anti-phytos (avec des assistances plus ou moins disciplinées). Évoluant progressivement, les débats se sont éloignés des accusations récurrentes d’omerta, pour voir émerger des initiatives inédites.

Arrêtés préfectoraux et plans d’actions

Déjà lancée avant les mobilisations citoyennes, la demande du ministère de l’Agriculture de limitation des traitements phytos à proximité des zones sensibles a connu un écho supplémentaire. Les arrêtés préfectoraux se sont multipliés dans le vignoble, interdisant entre 7 heures et 17 heures les épandages à 20 mètres des écoles, crèches, maisons de retraite, hôpitaux… Une nouveauté pour de nombreux bassins viticoles, mais juste un renforcement du système existant depuis 2014 pour la Gironde.

Si le système se généralise dans le vignoble, il n'assure pas une protection suffisante estime la militante Marie-Lys Bibeyran. « Il ne faut plus que des traitements bio autour de tous les établissements accueillants des enfants, en dehors de leurs horaires de présence. Et pas que pour la vigne, mais pour toutes les cultures » plaide l’ouvrière viticole, qui s’oppose à la MSA sur l’expertise reliant le cancer mortel de son frère, Denis Bibeyran, à son activité d’ouvrier viticole.

Surprise au milieu de cette ébullition, le « plan pour accélérer la réduction de l’usage des pesticides » a été lancé en juillet. Signé par la  Chambre d’Agriculture de Gironde, le Conseil interprofessionnel des vins de Bordeaux, la préfecture et la région Nouvelle Aquitaine, cette plate-forme inédite a l'objectif d’atteindre à terme 100 % de domaines viticoles girondins certifiés sous démarche environnementale (l’interprofession estime que 45 % des exploitations bordelaises le sont déjà*).

Ce plan confirme l’ambitieux objectif tracé par le viticulteur Benard Farges, alors président du CIVB, appelant de ses vœux « une diminution forte, voire même la sortie, des pesticides ». Tenu en avril, « ce discours remarqué a été la plus belle promo des vins de Bordeaux que l’on ait jamais inventé » note, mi-amusé mi-admiratif, Alain Rousset, le président de Région. En pratique, ce plan régional passe par la recherche de techniques innovantes. Lors du dernier salon Vinitech a ainsi été lancé un appel projet dévoilé pour une optimisation de la pulvérisation.

Mesures agroécologiques

Ces ambitions se déclinent dans d’autres vignobles, où d’anciennes dynamiques prennent une nouvelle ampleur avec la pression sociétale croissante. On notera ainsi le lancement d’un référentiel développement durable en Cognac, qui a l’ambition de réunir 100 % du vignoble sous démarche environnementale, la mise en place d’un logo pour la certification Viticulture Durable Champagne, qui depuis 2014 certifie 10 % de la surface viticole champenoise… Ces démarches collectives ont d’autant plus le vent en poupe qu’elles devraient avoir accès au niveau trois de la certification Haute Valeur Environnementale.

Également dévoilée cette année, la volonté de l’Institut National de l’Origine et de la Qualité (INAO) d’introduire des mesures agroécologiques dans les cahiers des charges devrait se concrétiser début 2017 (cliquer ici pour en savoir plus).

 

* : Il s’agit aussi bien de certifications bio ou biodynamie, d’adhésion au Système de Managament Environnemental des vins de Bordeaux, à la charte Terra Vitis, à Agriconfiance ou Qualenvi…
 

Accord inattendu

Si l’année fut riche en rebondissements, le bouquet reste le front commun des anti-phytos et du vignoble contre le projet de nouvel arrêté phytos, suite à l’annulation du texte de 2006 par le Conseil d’Etat. Jouant la surenchère, le projet ministériel envisageait de créer des Zones Non Traitées en bordure de toute habitation, suscitant le rejet net de la filière viticole. Et même la mobilisation des anti-phytos.

Venu à Bordeaux fin octobre, « le premier ministre n'est resté que dix minutes avec nous, mais il n'y avait pas besoin de plus pour qu'il nous dise, redise et qu'on lui fasse répéter que tout ce qui ne ferait pas consensus ne serait pas retenu dans l’arrêté » se réjouit le viticulteur Stéphane Héraud, le président de l'Association Générale de la Production Viticole (AGPV).

Même s’il diffère sur le fond des analyses, cet accord inattendu persiste également sur le sujet des Equipement de Protection Individuels (EPI). Qui sera l’un des sujets environnementaux du vignoble pour la campagne 2017.

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