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Making off

Vendredi 27 mai 2016 par Catherine Bernard

Making off
On ne se contente plus du spectacle. On veut savoir comment il est advenu, comment il s’est écrit. Cette semaine, deux making off, celui du Jugement de Paris, et celui du spectacle de Sébastien Barrier, « Savoir enfin qui nous buvons ».

Il y a 40 ans le jugement de Paris

C’est une date dans l’histoire du vin qui marque un avant et un après. Le Monde  s’en souvient : « Le 24 mai 1976, eut lieu à l’hôtel InterContinental de Paris une dégustation à l’aveugle de vins français et californiens. Ces derniers arrivèrent en tête, à la surprise générale ». Le quotidien du soir interroge l’Anglais Steven Spurrier, alors cavise à Paris, et l’un des deux organisateurs de cette dégustation. Davantage qu’une dégustation, c’est un match qui se déroule : « Nous voulions faire reconnaître la qualité des vins californiens aux Français. Hisser haut ce drapeau lointain. Nous venions de les goûter dans ma Cave de la Madeleine. C’était très bon. Mais personne ne les connaissait en France ». Pour que le match ait lieu, il fallait un terrain de jeu et des règles : « J’ai trouvé l’hôtel InterContinental grâce à un ami. Il fallait aussi un jury irréprochable. J’ai choisi les neuf membres, uniquement des Français, et franchement c’était un beau jury : le directeur de Gault & Millau, la rédactrice en chef de la Revue du vin de France, les patrons des restaurants Grand Véfour et Taillevent, ou Aubert de Villaine, du domaine de la Romanée-Conti… Mais il manquait quelque chose, que j’ai trouvé quinze jours plus tard, quand j’ai proposé aux membres du jury : « Et si on faisait le match à l’aveugle ? » Ce n’était pas prévu au départ, et ils ont dit oui ». Il fallait aussi un témoin. Ce fut George Taber, correspondant de Time Magazine : « Il y a eu un petit article dans Time. Et après ce fut une traînée de poudre. J’ai multiplié les entretiens dans le New York ­Times, le Los Angeles Times… Et les conséquences furent spectaculaires (…) Le vignoble californien en a énormément profité. Ce fut une petite révolution. La côte Est des Etats-Unis, à Boston ou à New York, a découvert et acheté ces vins de la côte Ouest. D’autres pays aussi. Les prix ont fortement augmenté. Evidemment la vie des vainqueurs n’a plus été la même ». Aubert de Villaine eut cette réflexion : « On a pris un coup de pied dans le derrière ». Et la face du vignoble français changea aussi : « La France devait se bouger et elle l’a fait. De nombreux vignerons ont effectué le voyage en Californie dans les trois années qui ont suivi, ils ont découvert des systèmes de vinification plus modernes que les leurs. Dans la France de l’époque, à part chez Haut-Brion (graves), les chais et caves étaient en retard et tristes. Il y avait peu d’investissements, parce qu’il y avait peu de bénéfices. Les prix et l’engouement pour le vin n’ont décollé que dans les années 1980. Le vin était une histoire familiale en France, sans vraiment d’argent. Mais, après notre concours, des investissements ont été faits ». Plus ludique, Decanter propose un quizz à ses lecteurs. On appréciera à son aune symbolique la question : « L’histoire du jugement de Pâris appartient à la mythologie grecque. Qui était Pâris ? ». Allez, un peu d’efforts.

 

Savoir enfin qui nous buvons

Sébastien Barrier

Editions Acte Sud

226p, 35€

 

 

 

Avant que d’être un livre, Savoir enfin qui nous buvons est un spectacle, improbable. Dans des salles tout aussi improbables, de la campagne ou de la ville, un homme, seul sur scène, déblatère pendant des heures, jusqu’à sept, sur le vin nature et les vignerons qui le font, en fait sur tout autre chose, et laisse les spectateurs tellement éberlués et éblouis que bien souvent ils sont les premiers à trouver une autre date et un autre lieu. Ainsi la tournée fleuve de Sébastien Barrier dure depuis bientôt un an et demi. Elle est aussi devenue un livre édité cher Actes Sud. On citera pour une fois l’éditeur car le livre est en lui-même un objet improbable, fidèle à ce spectacle qui dure qui dure. C’est un livre  à la couverture rouge, comme le vin, dont le titre ne s’écrit pas très droit, esquisse un pas de danse, comme lorsque l’on a un peu bu.  A l’intérieur, les pages sont cousues comme il arrive parfois quand c’est de la belle ouvrage. Et comme une réunion entre copains où l’on parle jusqu’à plus soif de tout et de rien, le livre nous offre telle une énième parenthèse, une feuille pliée qui dessine au crayon de couleur la vallée de la Loire dont on fera un marque-page. Des photos de la photographe Yohanne Lamoulère, celles qui font le décor du spectacle et replacent les vignerons dans le leur achèvent de faire ce livre un OVNI.

La mode est au making off, au comment ça s’écrit. Celui-ci en est un, une sorte de roman du spectacle. Le récit s’ouvre sur une cuite. Une cuite monumentale, terrifiante, salutaire. On devine l’alcoolique : « Je mettais tout simplement ces débordements sur le compte de la célébration et voyais dans ces cuites quelque chose de l’ordre du rituel. La consolation n’était jamais très loin. Quoi de plus légitime que de se consoler ? Consolation, célébaration, rituel. C’est beaucoup mieux que pathologie, perdition ou alcoolisme ». Puis vient la rencontre avec des vignerons du vin nature, saluée par une autre cuite, mais celle-ci sera d’un autre genre. Ainsi commence un compagnonnage qui deviendra un spectacle. Le livre est donc l’histoire d’une rencontre avec le vin, rédemptrice, comme le sont les rencontres. « J’avais, comme presque tout jeune Français hérité des préceptes paternels, dans mon cas, bourgueil à trois francs cinquante de Leclerc –ça piquait- et cubi de Cellier des Dauphins pour les grandes occasions. Je crois qu’il mettait lui-même en bouteille. Ca devait pouvoir rendre bon un vin mauvais. C’était une croyance répandue à l’époque, et un geste important ». Sébastien Barrier est bien trop sensible pour s’en tenir à une description sensorielle. Le vin des vignerons rencontrés est bien plutôt le fil d’Ariane qui l’autorise à ouvrir tous les tiroirs de la vie, car  il y a souvent dans le verre que l’on porte à la bouche le reflet de la femme aimée, du père, de la mère, des amis. On fera sienne la formule de l’artiste : « L’art, c’est ce qui rend la vie plus belle que l’art ».

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