Importations espagnoles

Emergence d'un nouveau paradigme dans la stratégie d’approvisionnement des acheteurs

Lundi 09 mai 2016 par Sharon Nagel

Florian Ceschi : 'Si on regarde l’historique des prix entre la France, l’Italie et l’Espagne, à un moment donné tout le monde était au même prix – aujourd’hui la France est totalement déconnectée. '
Florian Ceschi : 'Si on regarde l’historique des prix entre la France, l’Italie et l’Espagne, à un moment donné tout le monde était au même prix – aujourd’hui la France est totalement déconnectée. ' - crédit photo : Ciatti Europe
Florian Ceschi, directeur de Ciatti Europe, retrace les évolutions de la campagne du vrac 2015-2016 et explique pourquoi le phénomène espagnol n’est pas une tendance passagère.

Spécialiste des vins génériques en Europe

Selon les chiffres de FranceAgriMer, les importations françaises de vins ont progressé de 12% sur la période allant d’août 2015 à février 2016 par rapport à la même période de la campagne précédente, atteignant ainsi leur plus haut niveau historique (4,21 Mhl). Par ailleurs, l’augmentation fait suite à une campagne 2014/2015 déjà marquée par une forte hausse des volumes importés (+18 %). Pour la société de courtage international Ciatti, ces chiffres « tendent à confirmer un nouveau paradigme dans la stratégie d’approvisionnement des acheteurs ». Et soulèvent des interrogations quant à l’orientation du vignoble français vers le ‘tout cépage’ ou le ‘tout qualitatif’. D’autant plus que, dans le cas des importations en provenance de l’Espagne, il ne s’agit pas d’une tendance éphémère. « On fait comme si on s’en rendait compte aujourd’hui mais cette tendance dure depuis plusieurs années déjà. L’Espagne s’est imposée progressivement comme l’opérateur des vins génériques en Europe, toutes couleurs confondues. Elle est en train de le devenir sur l’activité des moûts et des moûts concentrés, autres débouchés possibles pour ses raisins. Ce qu’ont fait les Espagnols en France cette année représente peut-être ni plus ni moins que 10 ou 20% de ce qui avait été fait l’année dernière. C'est un copier-coller de l’année d’avant. C’est toujours la même tendance ».

Un modèle qui semble fonctionner

Dans la période post-distillation, l’Espagne a en effet choisi de s’orienter vers le marché du vrac générique. Une stratégie qui semble payante car, selon l’OIV, elle s’est imposée de nouveau en 2015 comme le premier pays exportateur mondial avec 24 Mhl et une part de marché de 23%.  Néanmoins, sa faible part de marché en valeur – 9% des échanges mondiaux – laisse dubitatif quant à la rentabilité du secteur espagnol. « Le vignoble espagnol a été replanté et les producteurs ont accès à l’irrigation », tempère Florian Ceschi. « La Mancha a bien évolué ces dernières années. Auparavant, les vignes étaient en gobelet et touchaient par terre avec des rendements parmi les plus bas. Maintenant, les rendements augmentent, la mécanisation a remplacé le travail manuel et les exploitations deviennent plus importantes, permettant d’équilibrer les coûts. Il y a en tout cas un modèle qui a l’air de fonctionner pour certains opérateurs, même s’il n’en nourrit pas, certes, la totalité ».

Couper court aux rumeurs

Ces évolutions ont permis à l’Espagne d’augmenter sa production et de se développer fortement à l’export, d’autant plus que sa consommation nationale ne cesse de régresser. Autant de facteurs qui amènent Florian Ceschi à réfuter toute hypothèse d’origines douteuses des vins espagnols arrivant sur le marché français. « Certes, on a du mal à connaître le niveau exact des stocks en Espagne, à savoir ce qui est reporté d’une année à l’autre, mais les volumes de production restent importants, malgré une baisse en 2015 par rapport aux années précédentes ». Le courtier international coupe court aux rumeurs selon lesquelles l’Espagne s’approvisionnerait au Chili pour faire face à la demande française : « Le prix des vins chiliens est au même niveau, voire légèrement plus cher que les vins espagnols, au départ du Chili, sachant qu’il faut ramener les vins en Europe, ajouter une marge etc. Il est vrai que l’Espagne avait acheté du vin au Chili par le passé lorsque ses propres cours étaient élevés, mais il s’agissait de volumes relativement faibles. Des millions d’hectolitres n’ont pas transité d’un pays à l’autre ».

Désaffection vis-à-vis des Vins de France

La question fondamentale n’est pas tant celle des origines que ce qui pousse les opérateurs français à privilégier des importations, sachant que les disponibilités ne manquent pas à l’heure actuelle en France. Florian Ceschi y voit à la fois des facteurs conjoncturels mais surtout structurels. A court terme, il évoque « un millésime compliqué où on s’aperçoit qu’il est difficile de trouver des lots très qualitatifs, alors que les lots moyens sont restés sur la touche. Il y a toujours un petit volume d’affaires mais globalement le marché est très calme ». A plus long terme, le courtier estime que la réorientation des approvisionnements français, et la désaffection vis-à-vis des Vins de France, s’expliquent par un manque de disponibilités à un moment donné mais surtout par une incohérence de l’offre française. « Les premières marques ont basculé depuis Vin de France vers Vin de la Communauté européenne à un moment où il n’y avait pas d’offre disponible pour les acheteurs. Le prix était peut-être correct mais on avait du mal à assurer aux acheteurs ne serait-ce que 1 000 ou 2 000 hl de disponibilités. Lorsqu’il y des difficultés d’approvisionnement sur une zone ou que les prix peuvent faire yo-yo, et qu’un acheteur voit qu’il existe une catégorie qui lui apporte plus de tranquillité, il s’oriente vers ces catégories-là ».

L’intérêt de créer des vignobles industriels

En 2015, les disponibilités ne posent pas de problème. Ainsi, pour Florian Ceschi, le faible niveau de transactions en vrac pour le Vin de France trouve ses origines dans un manque de cohérence de la segmentation française. « L’année dernière le vin de table valait quasiment 80 euros l’hectolitre, à 5 euros de plus il y avait des vins de cépage, et encore à 5 euros de plus il y avait des IGP. Est-il cohérent de retrouver toute l’offre de vins en vrac ramassée sur une fourchette d’environ 20 euros ? Si on regarde l’historique des prix entre la France, l’Italie et l’Espagne, à un moment donné tout le monde était au même prix – aujourd’hui la France est totalement déconnectée. Parmi les explications, on constate qu’on n’a plus de vignobles dédiés à faire du vin de table. Or, il était peut-être plus rentable de faire du vin de table avec du carignan qu’avec des cépages dits améliorateurs ». Pour le courtier, la création d’un « vignoble industriel » pourrait représenter la solution : « Cela ne veut pas dire que tout le monde doit s’y mettre mais il faut réfléchir à une offre avec différents paliers, différents opérateurs spécialisées dans tel ou tel type de vignoble. Il y a peut-être des zones ou des opérateurs capables d’y parvenir. En tout cas, on s’aperçoit que, dire que tout le monde doit faire des cépages ou de la qualité n’était pas forcément le bon message ».

Les importations risquent de se poursuivre à l’avenir

Dans ce contexte, difficile d’imaginer que les importations, en provenance d’Espagne, d’Italie, d’Afrique du Sud ou d’ailleurs vont s’arrêter d’aussitôt, d’autant plus que certains opérateurs français de premier plan – citons par exemple le Val d’Orbieu/Vinadeis – s’allient avec des partenaires étrangers. Pour Florian Ceschi ce sont autant de « signes forts envoyés au marché » et des évolutions déjà visibles en rayon où les opérateurs ne craignent plus d’indiquer une origine autre que française. « Si les ventes au niveau national se passent bien, si les prix restent à peu près stables que ce soit chez eux ou chez nous, il n’y pas de raison que les Espagnols perdent l’année prochaine ce qu’ils ont gagné cette année. Si le consommateur final retrouve toujours son BIB de 3 litres à 10 euros et qu’il est content de la qualité, il n’y a pas de raison de changer ». Au niveau conjoncturel, le prix des vins espagnols a été orienté à la hausse depuis un ou deux mois, sans doute en raison de craintes persistantes sur la survenue éventuelle de gelées tardives et de l’absence de pluie, l’Espagne ayant des ressources hydriques plutôt basses.

Comment rattraper les pertes sur le marché national ?

De son côté, l’Italie a vu ses cours baisser de 10 à 15 euros l’hectolitre pour ses génériques, sous l’effet, entres autres, d’une récolte 2015 quantitative et qualitative. « L’Italie, avec sa grosse récolte, est revenue dans le jeu, notamment avec les génériques. Elle a réussi à reprendre quelques parts de marché qui étaient totalement abandonnées au profit de l’Espagne. Dans la catégorie des génériques, l’Italie est donc au même niveau que l’Espagne et est redevenue compétitive ». Quelle que soit l’orientation de tel ou tel pays producteur, l’augmentation des échanges internationaux est une tendance lourde depuis plusieurs années et la France semble devenir une cible privilégiée pour certains gros pays exportateurs. « La vraie problématique, c’est qu’on perd des parts de marché sur notre propre zone de production du fait d’une plus grande offre étrangère. On doit les rattraper, mais où ? Vu les conditions de prix, cela devient délicat », prévient Florian Ceschi. 

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