Revue de presse

Touche pas au grisbi

Vendredi 08 avril 2016 par Catherine Bernard

Touche pas au grisbi
Les primeurs font leur cinéma à Bordeaux, les viticulteurs languedociens le leur à la frontière espagnole. Le Japon cicatrise les plaies du Tsunami avec le vin. Louis Jadot est mort, reste ses écrits.

Les primeurs à la marge

Le rendez-vous des primeurs à Bordeaux est inratable. On y trouve le traditionnel concert de louanges : « Un millésime dans la ligne des 2000, 2005, 2010 », entonne Olivier Bernard, le président de l’Union des Grands crus de Bordeaux, repris sans sourciller par Jean-Pierre Stahl dans sa chronique Côté château. La preuve ? « « Depuis 2009, on n’avait pas connu un millésime grand public comme cela. Tous les amateurs de vins Français, Européens ou Américains savent que 2015 est grand. « C’est un millésime grand public connu, reconnu. Moi mon dentiste qui n’est pas forcément un passionné de vins m’a dit « bon cette année on achète des primeurs ! »

Las, il n’y a pas que les dentistes ! Dans Le Point Jacques Dupont s’autorise à remettre les pendules à l’heure dans un titre emprunté au cinéma : « Touche pas au grisbi, salope ! ». Le dégustateur du Point analyse : « Chaque année à Bordeaux, les violons – pas ceux des sanglots longs de l'automne – constituent un concert obligatoire en accompagnement de la dégustation des primeurs. Même le très médiocre 2013 a eu droit à ses hommages (…) Là, cette fois, les raisons sont multiples de passer l'encensoir. 

D'abord parce que Bordeaux a absolument besoin d'un bon millésime après quatre récoltes plus ou moins bien jugées par la critique internationale. Ensuite parce que le marché s'essouffle et que la vente en primeur a dégringolé sévèrement depuis 2010 et que l'arrivée d'une grande année pourrait relancer la machine (durablement ou pas, c'est une autre affaire…) Donc 2015 doit être par la force des choses une pure merveille, et celui qui dit le contraire est un traître ou un imbécile en trois lettres ». Qu’en est-il donc de ce millésime, selon lui ? « Il nous semble que ce millésime ne saurait se comparer à 2005 ou 2010. On trouvera certes des vins de qualité comparable dans certains domaines, mais pas partout. Un très grand millésime à Bordeaux, disait un jour un œnologue-conseil bien connu, c'est quand tout est très bon. Et là ce n'est pas le cas ».

Jacques Berthomeau braque lui les feux sur Pontet Canet, converti à la biodynamie, pour ramener le débat des primeurs au terroir : « En période de vaches grasses, une saine allocation des profits à l’essentiel me paraît le gage le plus sûr pour asseoir dans la durée la pérennité des marques que sont les châteaux bordelais. Sinon gare, si tout n’est que communication, à ce que celle-ci perde l’essentiel de son intérêt. Trop de luxe tapageur tue le vrai luxe, et Pontet-Canet le démontre en se hissant au niveau d’un must, d’une élégance alliant les codes traditionnels et une modernité authentique ». Le chroniqueur se livre à un décryptage économique : « En acceptant de cautionner les projets ambitieux de Jean-Michel Comme, Alfred Tesseron a pris un vrai risque de chef d’entreprise. Mais là aussi la réussite est totale : le prix de Pontet-Canet s’est envolé, bien au-dessus des crus auxquels il était comparé il y a une dizaine d’années et, si les rendements ont légèrement baissé, la part de grand vin ayant considérablement augmenté (de 60 à 90%), il est clair que l’économie de Pontet-Canet est au beau fixe. À Pontet-Canet c’est 50 employés à plein temps. »

Et puis il y a les chagrins. « Pour moi, 2015 est un très grand millésime. Il y a trop de cons pour s’en apercevoir. On s’en apercevra dans dix ans, comme d’habitude. On est dans un monde sans couilles, on vit avec des sans couilles. Point à la ligne. Il n’y a pas un journaliste qui s’en apercevra. De toute façon, il n’y a pas un journaliste qui a du poids dans le monde aujourd’hui. On n’en a rien à cirer des journalistes. Ça n’a rien à voir avec le marché. Ils peuvent dire, écrire et penser ce qu’ils veulent, tout le monde s’en fout comme de l’an quarante ! Quand ils sauront ça, peut-être commenceront-ils à devenir humbles », s’emporte l’œnologue bordelais Michel Rolland dans Terres de Vin.

La toile a forcément vibré. Dans Vitisphere le Dr. Alain Raynaud, président du Grand cercle des vins de Bordeaux temporise : « Avec Robert Parker les primeurs étaient plus lisibles et faciles (…) Maintenant, il naît des primeurs une forme d’avis collégial. Il est tout aussi important de connaître les notes de Jancis Robinson que de Bernard Burtschy ou d’Antonio Galloni ». Il ajoute : « Ce n’est pas la qualité de nos vins qui pose problème, mais notre positionnement prix qui a beaucoup dérangé ». La journaliste Jancis Robinson exprime justement sa lassitude. « J’ai des réserves sur l’exercice. Les vins sont très loin de leur état final, et je sais très bien que l’on ne déguste que les échantillons que l’on veut bien nous donner », explique-t-elle à Alexandre Abellan dans Vitisphere. Elle souligne cependant : «  Je suis convaincue que Bordeaux a les rapports qualité/prix parmi les plus intéressants au monde. On peut trouver des petits vins magnifiques pour un coût modique ».

Ainsi qu’en conclut Rodolphe Wartel le directeur de la rédaction de Terres de Vin dans un contre-article : « La campagne des Primeurs va battre son plein, avec des négociants qui vont tenter de faire comprendre aux courtiers que les projets de hausse sont excessifs et des propriétaires qui vont vanter l’excellence de ce 2015 avec des prix qui doivent évidemment être revus… à la hausse. C’est la vie à Bordeaux. Michel Rolland recevra à table les journalistes pour fêter tout ça, avec quelques bons mots et franches rigolades comme il a l’habitude de le faire, et comme ce fut encore le cas le 25 mars à Paris chez le chef Alain Passard. Les mots passent, les millésimes restent ».

 

Une mouche pique le Languedoc

On croyait l’époque révolue : « Plus d'une centaine de viticulteurs ont installé lundi 4 avril un barrage filtrant au péage du Boulou (Pyrénées-Orientales), à une dizaine de kilomètres de la frontière franco-espagnole, déversant du vin pour dénoncer les importations à bas prix en provenance des pays du sud », rapporte, parmi beaucoup d’autres, la RVF.

Explication : « On protège notre production contre la concurrence de vins à bas prix venus d'Espagne et d'Italie, a déclaré à Frédéric Rouanet, président du syndicat des vignerons de l'Aude, soulignant que ce type d'opération, dont c'était la première lundi matin, devrait se multiplier dans les prochaines semaines ».

Bilan : « Les citernes de deux camions ont ainsi été déversées, créant une rivière de vin sur l'autoroute. Trois autres camions ont pu repartir avec les cuves à moitié vides, avec l'inscription "vin non conforme" tracée sur la remorque ». Midi Libre tente l’euphémisme en parlant de « contrôle ». Comme chaque fois, l’information fait les choux gras des Anglo-saxons : « Des viticulteurs complètement fous déversent du vin sur les routes ». C’est le titre explicite du Wine Spectator. L’article est illustré par des hommes en action. L’Espagne a justement moyennement goûté l’affaire. « Le ministère espagnol des Affaires étrangères a convoqué mercredi l'ambassadeur de France en Espagne pour protester contre les attaques de viticulteurs français qui ont vidé des camions-citerne de vin espagnol », rapporte Europe 1. De son côté, la Fédération espagnole des transports routiers « a dénoncé le fait que ces attaques aient pu être menées "en toute impunité" devant les forces de police qui ne sont pas intervenues ». Henry Samuel, le correspondant du Télégraph pointe aussi cette impunité française : « Le plus haut représentant de l’Etat dans la région a été filmé sur les lieux juste après que les viticulteurs eurent tranquillement vidé les camions espagnols ». Bordeaux a son cinéma, le Languedoc le sien.

 

Du vin pour panser les plaies du Tsunami

Ouest-France ose cette semaine un rapprochement entre les plaies laissées par le Tsunami et le goût du vin au Japon. Le quotidien raconte l’histoire de Takehiro Oikawa, 36 ans. Il « travaillait dans un cabinet d'audit avant le tsunami. Il y a deux ans, il a créé un vignoble. « J'ai eu envie de lancer une activité porteuse pour ma région. Le vin se marie bien avec les fruits de mer, la spécialité locale. » Le journal précise : « Si la reconstruction est lente, elle impulse une énergie incroyable à de jeunes entrepreneurs trentenaires qui se battent pour relancer l'économie locale. S'appropriant des marchés jusque-là peu explorés au Japon, comme le vin ».

 

Que la couleur réponde au désir

Le négociant bourguignon Louis Latour est mort. Bourgogne Aujourd’hui en dresse un portrait. Jacques Berthomeau nous offre un extrait de son livre « Vin de Bourgogne le parcours de la qualité, du 1er au XXème siècle » : « Olivier de Serres insiste sur le volontarisme du vinificateur « Il faut que la couleur réponde au désir » a-t-il écrit. Mais le désir est un souhait qui n’est pas toujours exaucé ! S’ensuivent toutes sortes de conséquences qui font les délices des spécialistes de la dégustation. Dans certains cas, la charge tannique oblige à un vieillissement de quelque durée, afin que les vins perdent leur caractère « rudastre » et trouvent le « droit point » d’une certaine harmonie. Mais les vins vermeils, en réalité des vins blancs, « qui auraient de la couleur », peuvent être appréciés sans délai par les amateurs. C’est donc dès les commencements de la carrière historique du vin vermeil, qu’apparaissent les catégories décrites par l’abbé Arnoux : vins de garde et vins de primeur, manipulés par les vinificateurs de meilleurs crus, issus d’un terroir aux particularités bien connues et d’un stock végétal de pinot fin « immémorial », renouvelé très lentement, surveillé par des vignerons attentifs à la qualité, héritiers d’un savoir-faire millénaire… et surpris cependant à chaque vendange par une nouvelle facette offerte par l’infinie diversité du pinot ». Magistral.

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