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Lecture et vin

De quelle vigne sommes-nous faits ?

Vendredi 25 mars 2016 par Catherine Bernard

 De quelle vigne sommes-nous faits ?
- crédit photo : DR
Cette semaine, un livre et un livre-exposition. Le premier est signé d’un vigneron, Olivier Jullien, qui a prêté sa voix à Laure Gasparotto. C’est un livre nécessaire, indispensable qui embrasse l’universalité de la vigne et du vin, nous place devant nos choix de vie. Le second est ce qui restera d’une exposition culottée, Boire, initiée par le musée de Bretagne de Rennes. On ira de l’un à l’autre cheminer dans une région et dans un passé qui ouvre sur l’à venir.

La mécanique des vins

Le réenchantement du Languedoc

Laure Gasparotto et Olivier Jullien

Editions Grasset

216p, 18€

 

La viticulture est une œuvre de réflexion. Et c’est sans doute cette dimension qui fait des vignerons davantage que tous les autres agriculteurs des lecteurs et des écrivains du paysage. De là à prendre la plume il y a un pas qu’ils sont quelques uns à franchir. Accompagné de la journaliste Laure Gasparotto, Olivier Jullien, vigneron emblématique du Languedoc, s’essaie à l’exercice dans La mécanique des vins. A sa lecture, on comprend que l’ouvrage est nécessaire autant au lecteur qu’à son auteur car il permet de donner corps à la pensée qui l’anime depuis trente maintenant qu’il travaille dans les vignes et à la cave, et ce faisant de la transmettre. Ceux qui connaissent les vins d’Olivier Jullien et les aiment sauront donc pourquoi ils les aiment. Il y a dans ce livre tout ce que l’on a, in fine, reconnu dans les vins du vigneron de Jonquières et qui nous les fait aimer, en tout premier lieu, de la profondeur, de l’altitude, de la précision, et de l’humilité. Le livre prend la forme d’une longue conversation que le temps ne vient pas suspendre, proche de la rencontre amoureuse. Cette conversation est ponctuée d’écrits, ceux qu’Olivier Jullien envoie à ses clients à chaque millésime, et les poèmes qui viennent en contrepoints de la cuvée Etats d’âmes. C’est d’abord un tout jeune homme qui, à 20 ans, fait l’acquisition d’une parcelle en friche, et se pose cette question : « L’aventure est-elle au bout du monde ? Ou là, tout près, à mes pieds ? ». Elle sera là, tout près à ses pieds, à nos pieds. Après trente millésimes, il reconnaît : « J’ai vite compris qu’en faisant ce métier, cela dépassait ma propre existence ». En l’espèce, ce n’est pas une formule que de présenter Olivier Jullien comme un fils prodigue du Languedoc. Lui-même dit à Laure Gasparotto : « Dans mon esprit, je réglais une partie de l’histoire régionale et familiale. Je pouvais aussi me réaliser dans un contexte difficile : il y  avait tout à faire et rien à perdre. Je me sentais utile, mais j’avais toujours cette colère en moi, depuis l’école primaire, je crois. Un rapport difficile face à l’injustice, au pouvoir, à l’autorité. Tout le monde disait que les vins du Languedoc, c’était de la bibine, même à l’école, même ici. Pour moi, c’était différent évidemment. Pendant mes études, à Montpellier, je faisais souvent l’aller-retour jusqu’à Jonquières, et chaque fois que j’arrivais en haut de la Taillade, le paysage s’ouvrait devant moi. Ce cœur d’Hérault en forme de cercle, bordé par les premières collines, avant le plateau du Larzac, formait à mes yeux une antenne reliée au Cosmos ». Davantage que d’un métier, Olivier Jullien nous parle du chemin d’une vie, de la nécessité de préserver notre « liberté, l’émerveillement et l’esprit critique ». Le vin est un tout. Les « Etats d’âme », les lettres aux clients, les notes sur les millésimes et les cuvées donnent du relief à la pensée et rappellent que l’aventure se vit au jour le jour, et que le domaine est devenu ce qu’il est pas après pas, guidé par la seule vraie force qui vaille, celle du doute et de l’interrogation. Ce sont des vertus devenues rares. On terminera avec un « oxymore météorologique qui se retrouve dans le langage paysan » et qu’Olivier Jullien résume non sans humour : « il se plaint du temps qu’il fait, il prévoit le temps du lendemain, il affirme de façon péremptoire qu’il n’y a plus de saisons, et il assène que le temps n’est plus comme avant, le tout dans une seule phrase. Si l’impermanence peut rendre le vigneron philosophe, il n’est pas pour autant compréhensible ».

 

Boire

De la soif à l’ivresse

Musée de Bretagne

Rennes

188p, 19€

Jusqu’au 30 avril 2016

http://www.musee-bretagne.fr/expositions-temporaires/boire/

 

 

Le musée de Bretagne abrite dans l’espace culturel des Champs Libres une exposition sur le Boire. On se dit qu’une telle exposition ne pouvait avoir lieu qu’en Bretagne, longtemps réputée pour l’alcoolisme de ses habitants. On se dit aussi que depuis il a dû se passer quelque chose, de l’ordre de  la guérison et de l’affirmation mêlées. On est forcément intrigué par la beauté et le toupet du geste. On notera tout de même que l’initiative en revient à Céline Chanas, la directrice du musée, cette dernière venant d’autres cieux. Néanmoins, comme pratiquement tout Français, il y a, dans son histoire familiale un lien avec le vin. En l’espèce ses grands-parents étaient vignerons, et dans l’Ain où elle a grandi, on mange bien et solide.

L’exposition et son catalogue sont à la hauteur des espérances. Afin de faire taire toute velléité de polémique, ils s’ouvrent avec l’eau, cheminent avec le lait, le cidre, la bière et autres boissons. Car il est des évidences qui méritent d’être rappelées :   boire est un geste quotidien partagé par tous, quand bien même, en Bretagne, le verbe se conjuguait murmuré, sans complément mais assorti d’un rictus grimaçant. Il boit. Elle boit. A défaut de pouvoir se rendre sur les lieux, on se reportera au catalogue qui se trouve être un vrai livre à la veine anthropologique, illustré par des tableaux qui ne sont pas exposés, notamment Les Loups de Mer, d’Achille Granchi-Taylor accroché au Musée des Jacobins de Morlaix. Dans une pièce aussi sombre que le fond d’une cale, quatre hommes de quatre générations mais tous déjà dotés d’un nez fraisé se servent un verre de vin autour d’une table en bois sommaire. Il y a dans ce tableau l’énergie d’un pays. En préambule, ces mots imprécatoires : « Qui a bu boira ». Plutôt que de résumer et commenter ce livre-exposition, retenons quelques tableaux.

La photographie du camion de livraison du vin Guével (1963) : sur un gazon vert un camion remorque pose en rouge et blanc. Lustré et brillant, on lit sur son flanc blanc, à côté d’une grappe appétissante auréolée de sa feuille de vigne, « grappe fleurie ». On apprend que c’est une création artistique. Rien d’étonnant. Les Bretons ont au moins autant transporté de vin qu’ils en ont bu. Au XVI et XVIIème siècle « ils dominaient le transport du vin entre le sud et le nord de l’Europe ».

La Une du 15 mai 1950 de Time Magazine, incroyablement subversive. Un diable à la face ronde et rouge, le contour de l’œil épousant le C de Coca Cola fait boire une bouteille du breuvage à la terre comme une mère donne le biberon. Et la pauvre terre sourit aux anges. C’est une intéressante illustration du poids de l’image et des slogans martelés sur les esprits, qui donne, dès lors son sens à l’introduction de la loi Evin.

« Les boissons », de Bertall, planche extraite de La physiologie du goût de Brillat-Savarin, héritier de Rabelais. Le dessin se présente à nous comme une parodie du plafond de la Sixtine de Michel-Ange. Dans une ronde de saynètes qui convergent vers une bouteille géante au-dessus de laquelle planent de bons et de mauvais esprits, des duos de femmes, d’hommes et de femmes, d’hommes font geste de boire. Tout y est, l’équilibre et les excès, la prosternation et le jeu, le sérieux et la joie.

Le pardon du Pennety, estampe de Théophile Busnel (1882/1908). Mieux qu’aucune autre fête religieuse, probablement parce c’est une fête de l’effacement des péchés, le jour où se fête le saint patron de la paroisse, les pardons bretons illustrent l’intrication entre le sacré et le profane, de nombreuses buvettes jalonnant les festivités. On comprend dès lors aisément l’expression toute catholique, « coureur de pardons ».

Reste ce que le catalogue ne restitue pas de l’exposition : la vie des cafés, déroulée dans de courts reportages saisissants, et des extraits de films. On est toujours prêts à payer cher pour entendre Jean Gabin dans un Singe en hiver.

 

 

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