Revue de presse

La viticulture est une œuvre de réflexion

Vendredi 19 février 2016 par Catherine Bernard

La viticulture est une œuvre de réflexion
Les Canadiens ouvrent une brèche dans le monopole de la commercialisation du vin. Jane Ansen dans Decanter, le géographe Raphael Schirmer et Le Point dessinent et font une autre lecture, plus nuancée, de la carte des pesticides diffusée par Cash Investigation. Les maladies du bois ne sont pas une fatalité.

Une brèche dans le monopole canadien

C’est un petit pas qui annonce un grand saut. « Il y aura du nouveau sur les tablettes de certaines épiceries ontariennes. En plus de la bière offerte dans certaines épiceries depuis décembre, le vin et le cidre feront leur entrée sur les étagères » annonce Radio Canada. Allison Jones de La Presse canadienne, reprise par Metro et L’Actualité précise : « La première ministre de l’Ontario, Kathleen Wynne, a annoncé, jeudi, que la province permettait dorénavant aux supermarchés de vendre du vin, quelques mois après les avoir autorisés à offrir de la bière sur leurs tablettes ». La brèche dans le monopole sera toutefois progressive : « Un premier bloc de 70 permis «universels» permettant aux épiceries de vendre du vin et de la bière seront distribués cet été, le gouvernement espérant qu’ils entrent pleinement en vigueur cet automne ». Il faudra attendre 2025 pour pouvoir « acheter du vin, de la bière et du cidre dans quelque 300 épiceries ontariennes ». Explication : « Nous avons intentionnellement évité de détruire le système parce qu’il fonctionne très bien et parce qu’il permet aux consommateurs de profiter de bons prix». Radio Canada replace l’annonce gouvernementale dans son contexte : « Actuellement la vente de vin est réservée à la Régie des alcools de l'Ontario et aux boutiques de vin. Plusieurs des magasins de la chaîne étrangère Wine Rack et de la chaîne canadienne Wine Shop ont déjà des kiosques dans des supermarchés ». Le Québec s’est aussi mis en marche. Dans Vin Québec, André Gagnon souligne : « La commission des finances de l'Assemblée nationale a complété ses trois jours d'auditions sur le projet de loi 88 qui doit permettre la vente de vin québécois, de cidre et d'alcool artisanal dans les 8000 épiceries et dépanneurs du Québec ». Il conclut : « Le commerce des vins est en grande transformation au Canada depuis un an. La Colombie-Britannique a permis la vente du vin local dans certaines épiceries et l'Ontario vient d'annoncer qu'elle permettra l'installation de magasins privés de vin dans 150 supermarchés ».

La relecture de la carte des pesticides

Après le choc de l’émotion, les voix de la raison. Deux semaines après la diffusion de l’émission Cash Investigation sur les pesticides, le géographe Raphaël Schirmer dessine dans son blog Kbernet « une nouvelle carte des pesticides » avec les données utilisées par Cash Investigation. Il commence : « Sans doute aurez-vous vu cette carte proposée par l’émission Cash Investigation du 2 février 2016 : les pesticides dangereux. Elle pose de multiples problèmes de cartographie, et fausse donc sa lecture ». Il propose deux « cartes », plus nuancées et donc moins choc, et les commente en ces termes : « Certes, ces différentes cartes ne modifient pas du tout au tout celles de Cash Investigation (…) Mais tout de même. Une opposition France de l’Ouest / France de l’Est apparaît plus nettement. La première est davantage sous l’emprise des pesticides, avec des « régions » particulièrement concernées : un grand Bassin Parisien auquel on peut adjoindre le Nord de la France, terre des grandes cultures céréalières ou industrielles ; un quart Nord-Ouest avec des contrastes importants (moins de pesticides à l’intérieur, mais le Finistère et la Loire-Atlantique plutôt concernées par le phénomène, avec la viticulture et le maraîchage) ; enfin un grand Sud-Ouest viticole ou arboricole. C’est la France des grands espaces, souvent mécanisés ». Il s’interroge : « In fine, c’est sans doute moins la question climatique qui intervient comme on le dit – même si elle doit avoir son rôle – que l’insertion des différentes régions dans la mondialisation. Ce qui procède donc d’un choix de société : nous avons souhaité avoir des régions agricoles puissantes, créatrices d’emplois, exportatrices dans le monde entier (et avons-nous véritablement le choix ?) ». Et conclut : « Le débat est complexe, et nous manquons cruellement d’informations (…) Les données utilisées par Cash Investigation manquent de précisions, et traduisent bien la difficulté à se procurer des données fiables et précises ». Le Point relit aussi cette semaine les chiffres diffusés : « Ce rapport dit en fait que 97 % des aliments ne dépassent pas les limites autorisées ». Pour les commenter le magazine fait entendre la voix de Bernard Farges, président du Conseil interprofessionnel du vin de Bordeaux (CIVB), et président de la Confédération nationale des producteurs de vins et eaux-de-vie de vin à AOC (CNAOC) : « Le sujet est sérieux (…) le problème existe, et la diminution des produits phytosanitaires et des pesticides est une vraie préoccupation, le monde viticole y travaille. (…) On ne veut pas éviter cette question, bien au contraire, nous sommes en première ligne et vivons le problème de l'intérieur, au quotidien ». Selon lui, « les cépages résistants, qui nécessitent peu ou pas de traitement (des cépages issus de croisements, et naturellement résistants aux maladies de la vigne) », sont une des voies à explorer. Mais le débat va au-delà: « Cela s'inscrit dans les notions du vivre ensemble, du partage des territoires. Nous avons besoin de l'agriculture et de la viticulture, mais avec le développement de l'urbanisation, il faut trouver le juste équilibre entre le foncier agricole et les zones urbaines ». Il ajoute : « Les riverains des viticulteurs ont droit à une information claire. Par exemple, la commune de Listrac a organisé il y a quelque temps une soirée avec toute la population et les viticulteurs, non pas pour faire un coup médiatique mais pour qu'il y ait un véritable échange, et ça a très bien marché, en toute sérénité ». Jane Ansen, chroniqueuse de Decanter s’attarde elle sur « les promesses des cépages résistants » comme alternative aux pesticides. « Le débat qui doit se tenir à Paris ce mois semble privilégier une extension des expérimentations plutôt qu’une restriction aux institutions publiques ». Elle observe que les variétés résistantes sont déjà expérimentées en Suisse, en Allemagne et en Italie. C’est un équilibre à trouver sous la pression de l’opinion publique qui marche blanc .

Maladies du bois, l’autre fléau

Vitisphere publie cette semaine « trois points de vue optimistes sur les maladies du bois et de la vigne », en l’espèce, « un chercheur, un maître tailleur et un pépiniériste ». Alexandre Abellan en retient cette leçon : « Il est possible de refaire de la vigne une culture pérenne, en revenant aux gestes justes et à un certain bon sens ». Le journaliste cite Pascal Lecomte, le chercheur : « En retravaillant les pratiques culturales, de la sélection des greffons à la taille, et en reconsidérant la vigne comme un arbre fruitier et non comme un poireau donnant du raisin, on a un levier important pour juguler l’esca ». Eric Moro, le pépiniériste, reconnaît lui : « Depuis les années 1970, l’industrialisation des cadences a fait oublier les fondamentaux ». Le journaliste précise : «La rigueur des travaux de triage n’a pas toujours été au niveau de sévérité nécessaire. Mais les torts restent partagés, cette obsession de la productivité ne faisant que répondre à la forte demande du vignoble ». Enfin, Massimo Giudici,maître tailleur pour Simonit & Sirch en Italie, pays qui vit sans l’arsénite de sodium depuis 1977, rappelle : « Il faut adapter les techniques pour respecter la continuité de la sève avec tous les modes de conduite (…) Souvent on privilégie la géométrie en raccourcissant et en rajeunissant, mais on ne prend pas en compte la physiologie. Tailler, c’est un métier qu’il faut apprendre ». Les Californiens se débattent eux avec la maladie de Pierce. Selon le Wine Spectator, des chercheurs de l’Université de Davis sont « parvenus à comprendre comment la bactérie à l’origine de la maladie opère. Cette compréhension pourrait ouvrir la porte à la mise au point de traitements curatifs ». En cause : « Xylella fastidiosa », transmises aux vignes par la piqure d’insectes surnommés « tireurs d’élite ». Les chercheurs ont « découvert qu’une enzyme (lesA) produite par la bactérie serait responsable de la maladie » . Dès lors « une transformation génétique de la bactérie pourrait ouvrir la voie à un traitement ». D’ici là, conclut le journaliste, « la rigueur de l’hiver aura contribué à limiter la reproduction des tireurs d’élite ». La viticulture est une œuvre de réflexion et de sagesse. 

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