Vigneron en biodynamie

Entre expériences pratiques et philosophiques

Lundi 01 février 2016 par Alexandre Abellan

 En rien un agronome, le penseur Rudolf Steiner a posé en 1924 les bases de « l’agriculture biologique et dynamique », dans le cadre d’un cycle de huit conférences antroposophiques.
En rien un agronome, le penseur Rudolf Steiner a posé en 1924 les bases de « l’agriculture biologique et dynamique », dans le cadre d’un cycle de huit conférences antroposophiques. - crédit photo : Société Française d'Antroposophie/Château Pontet Canet.
Si pour certains la viticulture biologique tient de la chapelle hermétique, alors celle en biodynamie s’approche de la coterie ésotérique. Pour dissiper les aprioris, des pratiquants bordelais de la biodynamie tiennent un discours accessible et pragmatique.

Il n’y a pas une biodynamie, mais des biodynamistes. Lieu commun de cette viticulture anti-conformiste, ce constat était criant ce 28 janvier, à l’occasion d’une conférence se tenant à Planète Bordeaux (Beychac-et-Cailleau). Réunis ce 28 janvier, des acteurs girondins de la biodynamie tissent un patchwork d’interprétations et de ressentis. Donnant une dimension empirique à cette viticulture finalement peu connue, souvent résumée au modus operandi pour le moins atypique de ses préparations.

"Au début, ça n’avait pas de sens d’enterrer de la bouse dans des cornes…"

« Au début, je me demandais ce que je faisais à enterrer de la bouse dans des cornes de vaches » se rappelle Thierry Valette (clos Puy Arnaud, « en Côtes de Castillon »). « Ca n’avait pas de sens de les déterrer 6 mois plus tard, pour asperger à 30 g/ha une solution dynamisée… Mais si, ça a un sens ! » s’exclame-t-il, faisant état de résultats rapidement visibles sur le vivant : « le sol change de couleur, les ceps ne sonnent plus creux… »

Affaire de convaincus, la conversion à la biodynamie serait justement déclenchée par des préoccupations environnementales. Notamment concernant la vie des sols. « Beaucoup de viticulteurs s’aperçoivent, en arrachant leurs vignes, que les racines ne vont plus en profondeur. Elles remontent même à la surface. En biodynamie, on réussit à faire revivre suffisamment les sols pour qu’il y ait de nouveau de l’eau et de l’air dans le sol » rapporte l’oenologue Jacques Foures (président de l’Association Aquitaine Biodynamie, rattachée à Demeter France).

"Il n’y a pas de de bouquin qui dit s’il faut faire ceci ou plutôt cela"

Mettant en avant l’observation et la prévention dans leur métier, ces exploitants soulignent également l’importance des expériences dans leurs parcours. « Mettre en pratique la biodynamie nécessite beaucoup d’implication et d’observation. Déguster un vin en biodynamie, cela veut dire que le viticulteur est dans ses vignes » estime l’oenologue-conseil Anne Calderoni (AC Calderoni). Une implication qui selon elle s’exprime directement dans le verre : « cela n’a rien de consensuel ou de confortable. On aime ou pas ! »

« En biodynamie, on ne trouve pas un bouquin qui dit s’il faut faire ceci ou plutôt cela. C’est passionnant, le paysan doit essayer, comprendre ses parcelles et les interactions entre la plante et son milieu » témoigne le vigneron Gabriel Barre (château La Grave, AOC Fronsac). Reprenant le domaine familial, il estime qu’en biodynamie « il n’y a pas de méthode pour lutter contre, mais une approche pour stimuler le vivant ». Preuve que dès que l’on aborde la pratique de la biodynamie, son pendant esotérico-philosophique n’est jamais bien loin.

"La biodynamie remet à l’honneur le fait qu’observer, c’est comprendre"

Si en biodynamie la théorie est rapidement hermétique (découlant de considérations antroposophiques* on ne peut plus hétéroclites), des techniques existent bien, apprises par échanges ou stages au sein de cette communauté. Pour les fameuses préparations, la dynamisation de la silice doit ainsi être faite avant le lever du soleil explique Philippe Betschart (château la Grave de Viaud, Côtes de Bourg). S’il adapte ses horaires à ces impératifs atypiques, il souligne qu’« il n’y a pas de recettes, il faut appliquer après réflexion. La biodynamie ne remplace pas le savoir-faire agronomique. »
« La biodynamie remet à l’honneur le fait qu’observer, c’est comprendre »
renchérit Thierry Valette, pour qui un apprentissage ne doit pas être seulement appliqué. Il défend l’idée que « l’intuition, c’est l’intelligence qui vient de la pratique. Ce qui revient à la Mètis de l’Antiquité grecque (Μῆτις). »

"Il n’y a pas de problème de commercialisation"

Si elle peut sembler hautement idéaliste, la biodynamie est également activité rentable souligne Alain Déjean (domaine Rousset-Peyraguey, Sauternes) : « il y a très peu d’achat d’intrants (à part beaucoup de fleurs pour les préparations), et les prix de vente sont très rémunérateurs. Il n’y a pas de problème de commercialisation, et de plus en plus de demande export. » Un succès qui peut parfois conduire à des prix élevés. « Cette évolution de la biodynamie me gène. On s’éloigne des objectifs d’audience large : on devrait avoir un produit accessible » critique Philippe Betschart.

 

* : « Si l’on est anthroposophe, on ne boit pas de vin. Ni de café, ni de thé ! Tout psychotrope est interdit » précise Philippe Betschart, un brin moqueur de l'ambiance aux fêtes de fin d’année à Demeter.

La biodynamie, quelle ampleur en Gironde ?
Actuellement, 29 domaines bordelais sont certifiés en biodynamie par Demeter. Soit 663 hectares précise Jacques Fourés. Mais selon lui, « il est certain que la biodynamie est appliquée à de plus grandes surfaces. Pas mal de propriétés s’essaient à la dynamisation sur de petites surfaces. On pourrait presque doubler les surfaces. » Nombre de grands crus s’y essaient en effet. Et certains sautent le pas de la certification. Notamment deux crus classés en 1855 : château Pontet Canet (Pauillac, certifié depuis 2010) et château Palmer (Margaux, en conversion).

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