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Gérard Bertrand

« en Bourgogne, on dit qu'un négociant, c'est un vigneron qui a réussi ! »

Mercredi 28 janvier 2015 par Alexandre Abellan

Gérard Bertrand : « en Bourgogne, on dit qu'un négociant, c'est un vigneron qui a réussi ! »

Pur produit de l'Occitanie, Gérard Bertrand présente de multiples facettes qui ne se rejoignent que par une origine passionnelle, qu'elle soit viticole (il est vigneron, négociant, hôtelier, restaurateur et même organisateur de concerts), sportive (il a été rugbyman professionnel, président de club et même chanteur avec les Droper's) ou même spirituelle (il pratique l'homéopathie et la biodynamie, sans oublier une passion pour la physique quantique !). Désormais écrivain*, son premier ouvrage, le Vin à la belle étoile (éditions de la Martinière), ne va certainement pas aider à mieux le cerner ou le résumer. Ceux qui s'attendent à des mémoires sportives à la Jonny Wilkinson ou à une leçon de business à la Paul-loup Sulitzer en seront pour leurs frais, l'autobiographie de Gérard Bertrand se rapproche davantage des Souvenirs, rêves et pensées de C. G. Jung : un récit de vie pudique dévoilant des convictions intimes.

« Il y a une partie de réflexions, de partages d'expériences de vie, de dégustations, de vision de l'évolution de la région » confie Gérard Bertrand dans cet entretien. Une approche initiatique qui ne manquera pas d'en surprendre, mais « il faut avoir la foi pour décrocher les étoiles » précise-t-il. Faisant montre de french flair plus que de french bashing, cet optimiste hyperactif dresse avec passion son portrait (« dans mes vignes, je me sens vigneron, à New-York ou Shanghai, je me sens le promoteur des vins de la région »), avec conviction l'évolution du vignoble languedocien (« on ne peut pas avoir fait en 30 ans ce que des régions ont mis des siècles à accomplir, dans 20 ans on sera au sommet de la pyramide ») et avec admiration le message du vin (« quand on met une goutte de vin en biodynamie sur une électrode, on voit un champ électromagnétique plus ordonné que pour un vin conventionnel »).

Mais dans ce flot de confidences, ne vous attendez pas au souvenir de son premier verre de vin : « honnêtement, je ne m'en souviens pas... Je ne vais pas vous raconter d'histoires, ça n'est pas dans mes habitudes! »

 

 

* : Egalement éco-citoyen, Gérard Bertrand va céder l'intégralité de ses droits d'auteur à la fondation GoodPlanet.

Vous présentez vos 30 dernières années comme un « parcours initiatique ». En le cartographiant, l'écriture permet-elle d'ordonner le vin, le rugby et même le mysticisme qui jalonnent votre vie ?

Il y a de ces trois éléments dans mon parcours. Mais je ne le qualifierai pas de mystique, plutôt de découvertes. C'est par exemple grâce au discours d'Aubert de Vilaine, lors d'une visite et une dégustation au Domaine de la Romanée Conti, que j'ai découvert ce que je décris dans la pyramide des sens [NDLR : au dixième chapitre de son livre]. Aujourd'hui, le vin doit d'abord garantir le minimum au consommateur (ce qui n'était pas forcément le cas il y a 20 ans), le plaisir de l'œil, du nez et de la bouche. Ensuite, il y a le goût : les caudalies, le terroir... C'est ce que j'appelle la gouttière au bonheur. Puis, on va vers le cœur avec l'émotion, dans le cadre d'un très bon repas avec des amis pour partager un moment exceptionnel. Et finalement, il y a les vins qui donnent un sens, qui transmettent un message, de l'émotion.

Certains vins sont multidimensionnels, et une approche scientifique le confirme. Quand on met une goutte de vin sur une électrode, on voit un champ électromagnétique, qui incarne ce que le vin délivre comme message. Pour un vin issu de la biodynamie, on voit un message très ordonné, qui va plus loin qu'un vin conventionnel (ce qui ne veut pas dire que les vins conventionnels sont moins bons, mais ils délivrent pas le même message). Ces travaux expérimentaux [NDLR : photos de couronne réalisées par Georges Vieilledent (Electrophotonique Ingénierie)] m'ont permis de mettre des images sur un ressenti que j'ai depuis 17 ans, au clos d'Ora, en tant que vigneron.

Vous venez de vous qualifier de vigneron, ne vous voyez-vous pas plutôt comme un négociant ?

Quand on a 350 hectares de vignes, croyez-moi, on est vigneron ! Les Bourguignons ont une formule à ce sujet : « un négociant, c'est un vigneron qui a réussi ! » En effet, il a tellement développé ses ventes qu'il est venu à manquer de vins. Je suis né dans le vignoble, je suis un vigneron, fier des partenariats d'approvisionnements que j'ai tissé. J'ai plusieurs casquettes, ce qui fait le charme du métier : quand je suis dans mes vignes, je me sens vigneron, quand je suis à New-York ou Shanghai, je me sens le promoteur des vins du Languedoc-Roussillon.

A 30 ans, l'AOC Languedoc est-elle mûre pour mettre un place un classement pyramidal de ses crus ?

Forcément, en Languedoc on est impatients, on veut que les choses aillent plus vite. Mais il suffit de regarder dans le rétroviseur pour constater qu'en 30 ans un travail remarquable a été réalisé. Dans le monde, il n'y a pas un vignoble qui ait autant travaillé à son amélioration que le Languedoc-Roussillon. Après, on ne peut pas avoir fait en 30 ans ce que des régions ont mis des siècles à accomplir. Aujourd'hui on est sur la bonne voie, dans 20 ans on sera au sommet de la pyramide !

Dans votre livre vous dîtes qu'il vous a justement fallu « 20 ans pour apprendre les marchés export »...

J'ai mis vingt ans pour comprendre toutes les subtilités des marchés export : il n'y a pas un marché identique ! Par exemple si l'on regarde de manière simple les Etats-Unis, on ne voit qu'un marché, mais il y a 51 états et autant de différences de structures de distribution. Il faut y aller, y retourner, pour le comprendre. Dans les années 1980, il fallait se lever tôt pour vendre les premières bouteilles de Languedoc... Aujourd'hui le marché du vin est mondialisé, 150 pays sont des consommateurs de vins ! Quand j'ai commencé, on en comptait 30 ! On peut remercier Robert Parker, qui a démocratisé et vulgarisé le vin. Aujourd'hui, il n'y a pas un journal ou un hebdo qui n'ai pas une rubrique sur le vin : c'est fantastique !

Le vin est devenu un produit de grande consommation, et un produit culturel. C'est une grande chance qu'il ne faut pas sous-estimer, comme on a tendance à le faire en France... Je suis un optimiste, c'est typiquement français de ne pas voir, qu'à l'étranger, les gens adorent la Fance. Le plus important, que l'on soit un vigneron, une cave coopérative, ou un négociant, c'est d'avoir un business model adapté à sa vision du marché et à ses capacités. Il faut être constant à l'export, faire preuve de combativité et de professionnalisme : c'est l'avenir d'une filière forte et prospère. Mais à l'international les erreurs se paient cher, et cash.

Vous faites évoquer à votre père la pérennité des familles viticoles Moueix, Guigal, Torres... Des modèles qui forment une offre que vos enfants ne peuvent pas refuser ?

Pas du tout, j'ai mis 18 mois à rédiger mon livre. Le temps de mettre les mots et de les laisser décanter. Cela m'a donné l'idée de ce que je veux faire, et de ce que je ne veux plus faire (j'ai désormais un bras droit, Michael Van Duijn). J'espère encore avoir 25 à 30 ans à travailler, mes enfants me rejoindront s'ils le choisissent. On ne peut pas faire ce métier a minima, il faut de l'exigence et de la passion. Mon père a bien fait de me mettre dans les vignes [NDLR : les premières vendanges de Gérard Bertrand datent de 1975]. Le plus important, c'est qu'il m'ait initié au métier du vin, et qu'il ait déclenché l'envie d'excellence et de révéler les terroirs du Sud.

 

Pratiquant l'homéopathie, vous avez essayé la biodynamie à l'échelle d'une parcelle, puis l'avez étendue à vos propriétés. Ce besoin de rationnel de ne croire que ce que l'on voit était-il votre réaction à l'ésotérisme de la biodynamie ?

Depuis 28 ans, je me soigne en effet par homéopathie et j'ai vu les effets sur ma santé. Quand j'ai lu les écrits de Rudolf Steiner, ma première envie a été de les relire : parce que je n'arrivais pas à tout comprendre ! Ensuite, j'ai eu l'envie d'expérimenter, mais la première qualité, c'est la confiance. Pour moi « ésotérique », ça ne veut rien dire dans le discours biodynamique. Quand Nicolas Joly commençait la biodynamie à la Coulée de Serrant, on n'y comprenait rien, on se demandait ce qu'il pouvait bien faire ? Maintenant, le terme est rentré dans le langage et la biodynamie, ça veut dire tout simplement dire que l'on peut utiliser l'influence des astres (la lune en particulier) et l'influence du sol (notamment la silice) sur les plantes. A l'essai sur une demie-parcelle du Clos de l'Ora, j'ai pu voir la différence en 2 ans. Et ce n'est pas dans l'analyse chimique que l'on voit ça, c'est au ressenti, à la dégustation : comme quoi ça fonctionne ! Ca m'a permis de redévelopper la biodiversité, la vie de la plante... La vigne n'est pas une culture hors sol !

Il manque un souvenir capital dans votre livre, votre première dégustation de vin. Vous souvenez-vous de votre premier verre ?

Je n'en ai pas parlé car, honnêtement, je ne m'en souviens pas. Ce devait sûrement être avec mes parents... A cette époque, on buvait moins les vins en bouteilles, ce n'était pas une célébration. Mais je ne vais pas vous raconter d'histoires, ça n'est pas dans mes habitudes !

 

 

 

[Photos : Domaines Gérard Bertrand]

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