LE FIL

Champagne de Russie

Vendredi 09 juillet 2021 par Alexandre Abellan

« On ne saura jamais bien l’histoire de la campagne de Russie, parce que les Russes n’écrivent pas ou écrivent sans aucun respect pour la vérité » estimait Napoléon Bonaparte dans le Mémorial de Sainte-Hélène d’Emmanuel de Las Cases (tome II, 1842). Ces questions d’écriture et de vérité brouillent de nouveau les relations franco-russes. Validée par le Kremlin, une récente loi fédérale préempte la transcription en cyrillique de l’appellation "champagne", la réservant aux seuls vins pétillants russes. Devenant interdit aux vins de Champagne, le terme "shampanskoye" doit être remplacé dans la langue russe par une dénomination générique. Les contre-étiquettes champenoises indiquant de simples "vins mousseux".

Si les champagnes peuvent toujours revendiquer leur appellation en alphabet latin, cette modification réglementaire unilatérale cause un vif émoi dans la filière champenoise et au-delà. Cette nouvelle loi russe doit cependant encore être analysée en profondeur par les spécialistes juridiques de Reims, du quai d’Orsay et de la Commission européenne, afin d’en déterminer les effets concrets (pouvant aller d’une simple tracasserie administrative à une attaque inédite sur les indications géographiques). À l’issue de cette étude approfondie, les pouvoirs publics se disent prêts à intervenir devant l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC), sauf si la Russie est finalement ouverte à la négociation (ce qui reste incertain, alors que le vignoble de Crimée semble devenir un enjeu aussi économique que stratégique et que le protectionnisme russe a déjà révolutionné l’accès des vins en vrac à son marché).

D’aucuns estiment déjà que l’amendement sur les vins effervescents aura peu d’effet sur les consommateurs russes, qui restent capables de distinguer un champagne d’un "shampanskoye". La visite ministérielle de ce jour dans la Marne permet de noter que les opérateurs champenois ont gagné en sérénité et appréhendent désormais le problème avec pragmatisme, pour ne pas dire realpolitik. D’autres notent que l’impact symbolique est déjà atteint grâce au battage médiatique international qui entoure ce dossier devenu aussi symbolique que diplomatique. De quoi conforter la position de cible préférée des vins français dans le jeu géopolitique mondial. Heureusement, Donald Trump n'est plus au pouvoir : Dieu seul sait ce que le président américain aurait pu inventer, après ses taxes liées à l'aéronautiques, pour emboiter le pas à Vladimir Poutine et mettre en avant le "California Champagne".

Face à l’adversité, Napoléon Bonaparte était un soutien intraitable de la filière champenoise, pour l'empereur* : « je ne peux pas vivre sans champagne. En cas de victoire, je le mérite ; en cas de défaite, j'en ai besoin. »

 

* : Cette citation est également attribuée à Winston Churchill.

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