Accueil / Viticulture / Les vignes en francs de pied s'associent pour un label européen et un classement Unesco

Mouvement européen
Les vignes en francs de pied s'associent pour un label européen et un classement Unesco

Lancée par une poignée de vignerons européens, cette association embryonnaire souhaite valoriser le savoir-faire des cépages non-greffés sur leurs lieux d'origine. S'affirmant en défense de l'origine, cette démarche portée par le vigneron bordelais Loïc Pasquet bénéficie déjà de soutiens politiques de poids.
Par Alexandre Abellan Le 11 juin 2021
Lire plus tard
Partage tweeter facebook linkedin
Les vignes en francs de pied s'associent pour un label européen et un classement Unesco
Les contempteurs du vigneron Loïc Pasquet ne manqueront pas de critiquer son nouveau projet ambitieux, qu’il est cependant loin de porter seul, comme en témoignent les vignerons, la présidente de la Géorgie et S.A.S. le prince Albert II (au centre) réunis ce 10 juin à l'institut océanographique de Monaco. - crédit photo : Palais princier de Monaco (M. Dagnino)
A

vec eux, la greffe ne prend pas. Réunis ce 10 juin dans la principauté de Monaco, 9 vignerons et consultants venus d’Allemagne, de France (Bordeaux, Beaujolais, Bourgogne, Champagne et Vallée du Rhône), de Géorgie, de Grèce et d’Italie actent leur vœu de créer une association européenne des vins issus de ceps francs-de-pied. Une fois les statuts bouclés courant d’été, le collectif doit être formalisé afin de porter d’ambitieux projets de labellisation communautaire et d’inscription au patrimoine immatériel de l’Unesco d’un savoir-faire puisant ses racines dans les origines de la vigne à raisins de cuve.

« Le label "francs de pieds" est un label qui atteste que les vins sont issus de vignes franches de pieds sur les terroirs qui ont vu naître ces cépages » indique l’un de leurs premiers documents de travail dévoilé à Monte Carlo. « L’idée n’est pas de labelliser des francs de pieds de merlot en Languedoc ou de pinot noir à Bordeaux » ajoute le vigneron bordelais Loïc Pasquet, créateur de Liber Pater, « le vin le plus cher du monde », à 30 000 € la bouteille, et moteur de ce projet d’association (dont il est le candidat à la présidence).

On sauve un patrimoine

Maintenant ses positions clivantes contre la logique de typicité des vins de cépage, Loïc Pasquet défend toujours sa vision d’une viticulture ancrée dans l’histoire de son terroir. « Quand on remet une vigne franche de pied sur le lieu qui l’a vu naître, on sauve un patrimoine » affirme-t-il. Pour le vigneron bordelais, il s’agit d’« arrêter de faire de la soupe variétale » en troquant les cépages européens sur porte-greffes américains, qu’il considère responsables de l’industrialisation de la viticulture et de la standardisation du goût du vin, pour des vignes autochtones non-greffées, redonnant accès à sa vision culturelle d’une expression de lieu.

Soutiens de poids

En l’état, « il faudrait une législation européenne pour définir et autoriser les francs de pieds, que chacun puisse prendre le risque, ou pas » avance Loïc Pasquet, rapportant des interdictions et restrictions existant par exemple en Allemagne et Géorgie. Étudiant une modification de sa loi nationale (voir encadré), l’exécutif géorgien se place en parrain de la démarche des francs de pied. En témoigne le déplacement dans la principauté de la présidente Salomé Zourabichvilia, très impliquée « dans la promotion de ce qui fait l’identité de la Géorgie, dont le vin fait partie ».

Autre soutien de poids au projet d’association, celle de Guillaume Gomez, l’ambassadeur personnel du président de la République française pour la gastronomie. Présent à Monaco, l’ancien chef de l’Élysée n’avait jamais entendu parler des francs de pieds avant d’être interpelé par Loïc Pasquet : « je suis là pour défendre le goût, la typicité de nos terroirs et de nos savoir-faire. Ce n’est mieux ou moins bien, ça raconte une autre histoire. » Se positionnant en appui au projet*, Guillaume Gomez fera « remonter à qui de droit » les enseignements de son séjour monégasque (des dégustations de vins francs de pieds ont déjà eu lieu à l’Élysée). Pour le conseiller personnel d'Emmanuel Macron, « c’est le moment de porter le projet » alors que la France prend la présidence de l’Union européenne en janvier 2022 (pour six mois), même si la concrétisation de ces demandes sera plus longue (se comptant au mieux en années).

Écart qualitatif

L’association des francs de pied bénéficie d’un autre soutien international notable, avec l’appui de S.A.S. prince Albert II de Monaco. Invitant les vignerons de l’association naissante au muséum océanographique de Monaco, le prince régnant a montré tout son intérêt pour cette promotion de la biodiversité viticole lors d’une dégustation comparative de vins francs de pied et greffés. Malgré la ferveur des membres de la future association, la question de la différence qualitative entre vins issus de vignes greffés et ceps en francs-de-pieds reste posée. « Il y a des impressions de sapidité, de pureté et de minéralité plus importantes pour les vins de francs de pied [par rapport aux greffés] » juge l’expert en dégustation Jacky Rigaud, qui fait état d’une supériorité nette et systématique des premiers sur les deuxièmes. « Il existe un tel écart qualitatif entre le porte-greffe et le franc de pied que l’on compare une deux-chevaux à une Ferrari » aime à répéter Loïc Pasquet.

Mais au-delà des professions de foi sur le supplément d’âme des vins issus de vignes non-greffées, les données objectives manquent pour les étayer. Si une vaste dégustation comparative a été organisée début 2020 dans les chais de Liber Pater, ses résultats ne seraient pas exploitables d'après son organisateur. Pour y remédier, l’association des francs de pied va accueillir une commission scientifique se penchant sur ce sujet. Elle devra également approfondir les observations réalisées par les vignerons cultivant des ceps francs de pied. Comme l’apparente linéarité des dates de stades phénologiques d’un millésime à l’autre pour les vignes non-greffées (débourrement, floraison et maturités arrivant quasiment au même moment chaque année), avec une absence de blocage de maturité malgré des épisodes de sécheresse (ce qui intéresse à l'heure du changement climatique, comme l'acidité supérieure des francs de pied). Ce conseil scientifique doit aussi ouvrir des pistes de recherche pour protéger la vigne du phylloxéra.

Démarche élitiste ?

Si des membres de la future association exploitent des vignobles entiers en francs de pied, grâce à des terroirs spécifiques (comme dans l’île grecque de Santorin), d’autres domaines en sont réduits à des essais plus réduits (y compris des parcelles expérimentales se faisant rattraper et dévorer par le phylloxéra, comme à Marsannay pour Philippe Charlopin). Se posant avec la présence du phylloxéra sur des pans du vignoble (faisant courir un risque d’arrachage si l’insecte américain attaque les racines sensibles de cépages européens), la question de l’élitisme de cette démarche est renforcée par le nombre de figures installées parmi les premiers vignerons porteurs du projet (comme le vigneron allemand Egon Muller et celui bourguignon Thibault Liger-Belair).

« Ce n’est pas un hasard si ces vignerons, qui sont la crème de la crème, ont tous des vignes en francs de pied. Ils ne sont pas masos, ils ne prennent pas le pari de diminuer par quatre ou cinq leur rendement pour le plaisir » répond Loïc Pasquet, y voyant une quête qualitative. Et rien que pour le vignoble de Bordeaux, les francs de pied seraient envisageables dans les Graves et la rive gauche « indemne du phylloxéra selon les archives » ajoute le créateur de Liber Pater, estimant que les prix n’ont pas être élevés si l’offre se développe.

Lancement de la démarche

La multiplication du terme « francs de pied » sur les étiquettes inquiète d’ailleurs le vigneron des Graves, qui en auraient repéré utilisant la mention sans fondement. De quoi militer pour une protection accrue du consommateur avec un cahier des charges officiel. Portant un projet ambitieux de labellisation européenne et d’inscription au patrimoine mondial, la future association se garde d’annoncer un calendrier pour la réalisation de ces objectifs. Un mouvement est lancé, à voir si la greffe prend dans la filière vin.

 

 

* : « Je suis là pour aider la démarche. Et j’appelle tous ceux qui ont une typicité et un savoir-faire à les faire connaître et reconnaître » déclare Guillaume Gomez.

Modifications réglementaires à l’étude pour la Géorgie

En Géorgie, une loi datant de l’Union Soviétique interdit la plantation de vignes en francs de pieds, au grand dam de la filière locale. Pour y répondre, l’exécutif géorgien étudie une nouvelle loi. « Nous étudions une modification de la réglementation permettant les vignes non-greffées en s’appuyant sur des avis scientifiques, dépendant des sols » indique Levan Mekhuzla, le président de l’Agence Géorgienne du Vin.

Anticipant une levée de cette interdiction, les vignobles Azkaneli (422 hectares de vignoble) cherchent actuellement des terroirs adaptés (sables, granits…) pour pouvoir prévoir des plantations quand cela sera autorisé. « Personne ne connaît le goût réel du vin de cépages géorgiens non-greffés » indique Giorgi Tchumburidze, le vinificateur d’Azkaneli, pour qui des cuvées issues de francs de pied permettraient de raconter une histoire complète, en raccord avec les traditions géorgiennes (notamment l’élevage en jarre enterrée, le qvevri).

L’interdiction de planter des ceps francs de pied ne concerne que les vignobles commerciaux et pas ceux familiaux précise Levan Mekhuzla.

Partage Twitter facebook linkedin
Tous les commentaires (1)
CORNU Pierre Le 11 juin 2021 à 19:12:17
Merci d'apporter une id?e d'?tude de fond sur la viticulture. Mieux que des d?marches "bio" port?es par les id?aux de la soci?t? "bobo" d'aujourd'hui, repensons ? nos fondamentaux, et notamment ? la lutte contre le phylloxera, actuellement limit?e au greffage. Le greffage est une bonne solution contre le phylloxera, mais les HPG ont leurs limites d'utilisation par rapport ? la r?sistance au changement climatique, au d?p?rissement (161 49C), peut-?tre aux viroses, etc. Est ce que nos c?pages franc de pied, n'auraient pas, par eux-m?mes une r?ponse ? nos pr?occupations dans le vignoble ?
Signaler ce contenu comme inapproprié
© Vitisphere 2021 - Tout droit réservé