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Risques psycho-sociaux
« Les dommages du gel sont autant sur les hommes que sur les vignes »

Docteur en psychanalyse et femme de vigneron, Virginie de Fozières alerte sur les conséquences psychologiques du gel chez les vignerons sinistrés.
Par Michèle Trévoux Le 26 avril 2021
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« Les dommages du gel sont autant sur les hommes que sur les vignes »
Virginie de Fozières, psychanalyste : 'Ce traumatisme peut provoquer une anxiété de plus en plus envahissante, mais également un état d'irritabilité générale, d'hyper vigilance, un état d'alerte permanent. Il amène souvent la 'victime' à l'évitement des relations sociales'
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Comment décririez-vous l’état émotionnel des vignerons après ce gel historique ?

Ma première impression, c’est qu’il y a une forme de sidération, d’abattement, lié à cet événement climatique mais également dû à la succession d'années difficiles : mildiou en 2018, canicule et sécheresse en 2019, covid en 2020…. Ce choc est d’autant plus violent que le phénomène est d’une ampleur inégalée et touche toute l’agriculture française. Il peut conduire à un certain fatalisme, un sentiment d’impuissance qui peut amener au repli sur soi, à l’isolement. Il y a malgré tout des aspects positifs à ce drame : une solidarité dans le relationnel, un besoin de parler, de prendre des nouvelles des uns des autres. Les viticulteurs s'appellent, s'envoient des messages de soutien.

Peut-on parler de traumatisme ?

On retrouve effectivement des signes liés au traumatisme psychique avec les symptômes décrits précédemment. Ce qui s'est passé est tellement brutal, violent, soudain. On parle "d'effraction psychique" qui empêche l'accès à la pensée, à la parole. C'est le vide. Et même si l'évènement était prévisible grâce à la météo, l'impuissance liée à la sidération produit de la culpabilité.

Un vigneron m'expliquait cette culpabilité : ce jour du 8 avril, m’a-t-il raconté, j'étais passif, je déjeunais tranquillement lorsque tout a gelé, alors que j'aurai dû être dans mes vignes pour faire quelque chose, mais je n'y étais pas, j'aurais dû y être"...

 Ce traumatisme peut provoquer une anxiété de plus en plus envahissante, mais également un état d'irritabilité générale, d'hyper vigilance, un état d'alerte permanent. Il amène souvent la "victime" à l'évitement des relations sociales.

Quels peuvent en être les dommages ?

 Les dommages se situent tant sur les vignes que sur les hommes, sur toute une communauté, àcourt terme ET à long terme. Ceux-ci peuvent ressurgir des années après.

Dans un premier temps, la violence de l'évènement, le stress produisent ce qu'on appelle en psychologie, un refoulement. C’est une réaction qui permet de faire face pour rester dans l'action et de se protéger de la violence de ce traumatisme. Mais à long terme, suite à un évènement, parfois anodin, il peut se produire "un retour de ce refoulé" de façon soudaine, violente. De façon plus insidieuse, un autre effet peut se produire. Un glissement progressif vers un repli, un attentisme, une dépression. Ou encore une consommation de plus en plus importante d'alcool, de produits addictifs.

L’agri-bashing permanent dont sont la cible les agriculteurs rajoute-t-il à cette détresse ?

C’est effectivement un fardeau de plus. Les agriculteurs-trices de la vigne ne sont pas "hors monde". Ils utilisent et se nourrissent des réseaux sociaux, du net, des médias. Ils sont connectés comme tout autre citoyen, personnellement et pour leur pratique professionnelle. Les rendre responsables du réchauffement climatique, de la pollution de la planète ou tout autre catastrophe… est lourd à porter et culpabilisant. La pression sociétale est telle qu’ils doivent sans cesse se "justifier" sur leurs pratiques. C’est usant.

Un vigneron confiait dans la presse ressentir ce gel comme la perte d’un membre de sa famille. Comment l’expliquez-vous ?

Le sentiment de perte est légitime de par la violence et la rapidité des effets, PUIS des conséquences. Tout ressenti, quel qu'il soit, n'est ni puéril, ni ridicule. Il est important de pouvoir l'exprimer sans honte, ni culpabilité. On ne peut se positionner comme responsable d'une telle situation.

Ce ressenti violent s'explique également par l’énorme investissement des viticulteurs à tous points de vue : c’est un investissement en temps, en matériel, en argent, mais c’est également un investissement personnel qui implique toute la famille. Le vigneron peut avoir le sentimenti de faire subir à sa famille l'impact de ses choix.

Quels conseils pouvez-vous donner aux viticulteurs pour les aider à surmonter cet événement ?

Ils ne doivent pas hésiter à se faire aider, à appeler un numéro d'entraide (MSA, Chambre d'agriculture..), ou de prendre rendez-vous chez un psy (psychologue, psychanalyste), ou auprès d'un travailleur social. Cette demande n'engage pas sur le temps. En quelques rencontres, on peut aider la personne à prendre du recul, se décharger, à ne plus se sentir englouti par les problèmes. Je trouve très courageux ceux qui parviennent à faire cette démarche.

J'invite également à ne pas négliger la charge qui pèse sur les conjoints- conjointes d'exploitation, ET, sur les enfants. Ils partagent, vivent ce traumatisme du gel et d'autres, comme le covid, mais souvent dans le silence. Ils sont les témoins directs et se trouvent souvent démunis. Eux aussi doivent pouvoir consulter, se faire conseiller pour eux-mêmes, pour leurs ENFANTS, pour leur conjoint-e. Si ce dernier a des attitudes inhabituelles, agressives, silencieuses, de repli sur soi, il est normal d'interroger un professionnel qui peut les conseiller. L'agriculture est une profession qui est omniprésente dans la maisonnée. Le quotidien de chaque membre de la famille est impacté. C'est juste normal de ne pas bien vivre cette situation et ses impacts, ses conséquences. 

Enfin je voudrais alerter sur un autre danger. Il y a un taux d'alcoolisme conséquent dans le domaine viticole, mais c’est un sujet tabou. C'est dommage. On peut travailler cette problématique.

 

 

 

 

 

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Tous les commentaires (1)
Aug? B Le 01 mai 2021 à 10:15:00
Le r?le des syndicats vignerons et bien ?videmment de la Coop?ration prendra tout son sens. La Coop?ration mutualise les risques sociaux ?conomiques et commerciaux et lisse de fait les cons?quences tout en poursuivant la d?marche d'investissement . L'innovation par une R&D efficiente sera un plus
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