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Moins de 2 €

Deux négociants ciblés pour leurs ventes à bas prix de vins de Bordeaux

Mercredi 31 mars 2021 par Alexandre Abellan

Avec des vins de Bordeaux à moins de, « rester à ce niveau de prix, c’est complétement destructeur » s’exclame Vincent Bougès.
Avec des vins de Bordeaux à moins de, « rester à ce niveau de prix, c’est complétement destructeur » s’exclame Vincent Bougès. - crédit photo : FDSEA/JA 33
Deux syndicats de viticulteurs viennent de manifester leur révolte face aux opérations promotionnelles qui se multiplient dans la grande distribution ce printemps. Le négoce bordelais condamne ces actions.

Opération coup de point avant le lever du soleil ce mardi 30 mars à Bordeaux : la Fédération Départementale des Syndicats d'Exploitants Agricoles (FDSEA33) et les Jeunes Agriculteurs de Gironde (JA33) ont brûlé des palettes et déployé des banderoles « prix cassés, vignerons en danger » devant les entrées de deux négoces : maison Bouey (Ambarès-et-Lagrave) et maison Raymond (Saint-Laurent-du-Bois). La première étant ciblée pour avoir fourni à Auchan un Bordeaux commercialisé 1,50 €/col et un Bordeaux Supérieur à 1,67 €/col (par achat de 6 bouteilles) et le second pour un Bordeaux à 1,69 € chez Lidl* (également par achat de 6).

Réalisée dans le calme matinal, cette manifestation de colère n’est pas celle d’un « commando anarchiste » désamorce Vincent Bougès, le président des JA33, qui affirme sa volonté « d’interpeler avec une action sans dégradation. Il faut que les choses bougent, nous n’avons pas de posture bloquante ». Ces deux opérations matinales se placent dans le prolongement des actions menées au Lidl de Libourne ce samedi 20 mars, avec un rassemblement de vignerons entassant des ceps de vigne (photo ci-dessous). Dans un communiqué, l'Union des Maisons de Bordeaux (Bordeaux Négoce) indique que « le négoce condamne les dégradations et invite les auteurs à rejoindre les travaux de la filière ».

"On dirait une provocation"

Montant en tension, la mobilisation des vignerons bordelais se cristallise sur les offres promotionnelles déployées ce printemps par la grande distribution. La, dernière en date étant un Bordeaux à 1,97 € proposé par la foire aux vins de Carrefour (pour 3 bouteilles achetées). « On dirait une provocation » soupire Franck Ballester, le directeur de la FDSEA33, qui souligne que les enseignes « continuent à faire de la pub sur des prix les plus bas possibles. Ils savent que les gens vont aujourd’hui à l’économie, mais oublient de préciser que derrière ça casse le vignoble. »

La casse étant économique dans l’immédiat, en matière de rentabilité de l’activité viticole, et menaçant la compétitivité future des exploitations, les empêchant d’investir dans la transition écologique nécessaire pour l’avenir. « Quand un vin est vendu à ce prix-là, l’achat aux producteurs se fait à 700-800 euros le tonneau. A ce niveau, ce n’est pas rémunérateur pour le viticulteur et il est impossible de mener à bien une démarche environnementale » résume Vincent Bougès. D'après les dernières cotations des vins en vrac du Conseil Interprofessionnel du Vin de Bordeaux (CIVB) consultées par Vitisphere, le cours du Bordeaux rouge s'établit en moyenne à 956 euros le tonneau du 15 au 26 mars dernier (pour 72 contrats représentants 27 160 hectolitres). Sur les sept mois de la campagne (d'août 2020 à février 2021), le cours s'établit à 973 €/tonneau (pour 125 300 hl).

Barrière psychologique

La casse est également commerciale, avec une perte de valorisation de l’appellation. Les enseignes « rentrent dans la tête des consommateurs que les vins de Bordeaux se vendent moins de 1,70 €. En dessous de 2,5 à 3 € TTC au consommateur, ce n’est pas une production pérenne » dénonce Jean-Samuel Eynard, le président de la FDSEA 33, qui note que « quand on voudra revenir à ces prix, ces hausses seront impossibles ».

"Personne ne s’en réjouit, tout le monde le subit"

Dans son inhabituellement long communiqué, la fédération des négociants « tient à rappeler que la situation que nous connaissons est difficile pour l’ensemble de la filière bordelaise et que chercher des boucs émissaires et prendre à partie certaines maisons de négoce comme cela a été le cas la nuit dernière, montre à quel point les mécanismes et les raisons de la situation que nous connaissons aujourd’hui sont incompris par certains. » Bordeaux Négoce rappelle l'historique de la crise commerciale des vins de Gironde : « l’offre de l’AOC bordelaise est depuis 2018 largement supérieure à la demande des marchés en France et à l’export » (voir encadré), ce qui « entraine mécaniquement, pour une partie de l’offre bordelaise, des cours à la baisse. Personne ne s’en réjouit, tout le monde le subit, mais il est illusoire de penser que le Négoce pourrait à lui seul maintenir artificiellement ce marché à l’équilibre. »

Se plaçant toujours dans le constat, Bordeaux Négoce ajoute que « ces cours bas, cumulés avec les mécaniques promotionnelles des enseignes GD notamment en période de Foire aux vins, permettent à l’ensemble des distributeurs, qui se livrent une guerre féroce sur les prix, de mettre en avant des promotions attractives pour le consommateur à côté de marques de l’AOC bordelaise valorisées, de châteaux et de grands crus. » Pour la fédération des négociants, la solution se trouve dans « la réflexion constructive [et non dans] la violence gratuite ».

Aides à l'arrachage

Pour Jean-Samuel Eynard, « les négociants se cachent derrière leur petit doigt en disant que c’est la faute des viticulteurs qui vendent à ce prix-là. Si les négociants raisonnent sur les déséquilibres entre l'offre et la demande, qu’ils soutiennent nos demandes d’aides à l’arrachage. Aujourd’hui ce n’est pas le cas, comme une partie de la viticulture (notamment les caves coopératives). » Réclamant des subventions permettant au vignoble bordelais d’arracher son surplus actuel de vignes, Jean Samuel Eynard note que ce dispositif se heurte à des blocages réglementaires européens.

Face à ces impasses politico-économiques, « on envoie un signal de détresse » alerte Vincent Bougès, qui milite pour une contractualisation des vins en vrac en parlant au nom des jeunes vignerons dont la carrière est devant eux, mais sur lesquels pèsent la charge des emprunts et la vision de prix de vente au niveau de vin de pays. Amers, les vignerons bordelais préviennent qu’ils continueront leurs actions s’ils constatent de nouveaux prix cassés. Jean-Samuel Eynard souhaitant « éviter que les viticulteurs en détresse se tournent vers une solution extrême en mettant fin à leur jour. J’en connais à titre personnel qui ont fait ce choix. »

Contactée, la maison Bouey ne souhaite pas commenter. La maison Raymond n'a pas donné suite aux sollicitations de Vitisphere.

 

* : Le groupe Lidl précisait à l’époque que « le prix de ce vin varie en fonction des cours du vin de Bordeaux, qui est en ce moment effectivement plus bas que par le passé. Nous prenons en charge le coût de cette opération commerciale, qui permet à la région d’écouler des volumes conséquents au moment où le vin de Bordeaux connait des surstocks en même temps qu’une baisse de ses ventes, tant en France qu’à l’export.  Nous vendons cette cuvée tous les ans, qui est sélectionnée après de multiples dégustations et qui se veut être un excellent rapport qualité-prix. Elle permet de porter auprès des consommateurs le goût du Bordeaux que nous souhaitons préserver. »

 

 

La manifestation syndicales du 20 mars à Libourne avaient pour but d’interpeller les consommateurs. Comme l’indique Vincent Bougès, ils ne peuventt pas demander avec leur carte électorale des évolutions réglementaires contraignantes pour le vignoble et cautionner ensuite avec leur carte bancaire la destruction de valeur du monde agricole.


Dans son communiqué, Bordeaux Négoce précise que « la situation de l’offre et de la demande à Bordeaux est déséquilibrée du fait d’une conjonction de facteurs qui nous impacte tous : deux faibles récoltes ces dix dernières années qui ont entrainé une flambée des cours et des pertes de marché durables, une concurrence accrue sur nos marchés historiques, une déconsommation structurelle de vin rouge et bien sûr la pandémie covid… »

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