LE FIL

2020 dans le rétroviseur

La pulvérisation, clé de la réduction viticole des phytos

Mardi 29 décembre 2020 par Marion Bazireau

orentin Leroux a créé la société Aspexit, spécialisée dans l'agriculture de précision.
orentin Leroux a créé la société Aspexit, spécialisée dans l'agriculture de précision. - crédit photo : Corentin Leroux
[Article publié le 25 mai 2020] Ayant interviewé une trentaine d'experts, l'ingénieur Corentin Leroux vient de publier une étude sur la pulvérisation. Il y décrit des vignerons mal accompagnés, qui ne savent pas régler leur matériel et ne sont pas mis au courant des solutions de réduction des doses développées par la filière.

Corentin Leroux vient de publier une synthèse de 80 pages sur l’agroéquipement viticole. Selon cet ingénieur, avant de réaliser de gros investissements pour réduire leur empreinte environnementale, les viticulteurs pourraient simplement commencer par mieux utiliser leur pulvérisateur. Les experts qu’il a consultés l'ont conforté dans cette idée. Nous l’avons interviewé.

 

Bonjour Corentin, peux-tu te présenter à nos lecteurs ?

Corentin Leroux : Je suis ingénieur agronome et docteur en technologies de l’information en agriculture. Depuis un an, je dirige l’entreprise Aspexit et réalise des prestations dans le domaine de l’agriculture de précision. J’aide par exemple un château bordelais à interpréter les données d’un capteur de vigueur.

 

D’où vient ton intérêt pour la pulvérisation ?

On entend parler de pesticides partout et tout le temps. Les Zones de Non Traitement (ZNT) en ont remis une couche. Confrontés à cette pression sociétale, je me suis demandé pourquoi les viticulteurs n’avaient toujours pas réussi à atteindre objectifs du plan Ecophyto. Puis, en échangeant avec plusieurs collègues et ingénieurs de la filière, j’ai réalisé que le levier agroéquipement était très peu exploité. J’ai compris qu’avant de passer au tout bio, les viticulteurs pouvaient faire de gros progrès en améliorant la qualité de leur pulvérisation. Comme je n’ai trouvé aucune étude d’ampleur sur le sujet, j’ai décidé de mener une enquête auprès des experts de la filière. 

 

Qui sont ces experts ?

J’ai balayé large. Les lecteurs de ma synthèse pourront retrouver leurs noms en annexe. Ils travaillent en Chambre d’Agriculture, dans des interprofessions, à l’IFV, à l’Irstea, à Montpellier SupAgro, dans des centres de contrôle de pulvérisateurs, au GIP Pulvé, chez Permagro, Dii-motion, ITK, Agrosud, Berthoud, ou Tecnoma. J’ai aussi pu recueillir les propos d’un fonctionnaire du Ministère de l’Agriculture, d’un membre du réseau Déphy, et d’une chargée de mission pour l’ONG France Nature Environnement. Mon seul regret est de ne pas avoir pu recueillir le point de vue des viticulteurs.

 

Qu’as-tu appris en les écoutant ?

Ils ont d’abord confirmé mon intuition. Ils m’ont expliqué que les viticulteurs ne s’intéressent pas plus que ça à la pulvérisation. Ils la considèrent comme un mal nécessaire. Pire, ils ont souvent l’impression de bien faire. Plusieurs experts ont souligné que le problème, c’est justement que les vignerons ne voient pas de problème. Or quand les régleurs de pulvérisateur ont l’occasion d’inspecter une machine, il est rare qu’ils ne trouvent rien. Les manomètres sont imprécis, les cloches à air donnent une pression fausse, et les buses ne sont pas homogènes. A titre d’exemple, un des experts m’a indiqué qu’un viticulteur lui avait affirmer travailler à 120L/ha, alors qu’il était à 200.

 

Comment expliquent-ils ce désintérêt des viticulteurs pour la pulvérisation ?

C'est un problème multifactoriel. D’abord, les vignerons sont très mal formés. Sur deux ou trois ans, les programmes de BTS viti-oeno ou de Bac pro ne consacrent que quelques heures à la pulvérisation. Et ces heures ne sont pas passées sur le terrain.

Au dire d'un expert, moins de 10 % des viticulteurs règlent leur pulvérisateur. Très peu savent faire un calcul de débit de buse ou un étalonnage. Ils travaillent à l’œil.

La question de la pulvérisation est également vite balayée pendant le Certiphyto, et très peu de formations continues sont dédiées à la maintenance et au réglage des agro-équipements.

Ce manque de considération pour la pulvérisation s’explique aussi par le faible coût des produits phytosanitaires. Il ne dépasse pas quelques centaines d’euros par hectare et par an. Les économies que peuvent faire les viticulteurs en diminuant les doses qu’ils pulvérisent ont peu de poids face aux risques de pertes de récolte, notamment dans des régions comme Bordeaux ou la Champagne.

 

Les Chambres d’Agriculture ou instituts de recherche ne les aident pas ?

Les Chambres d’Agriculture manquent de moyens. En France, les techniciens qui s’y connaissent vraiment en agroéquipement se comptent sur les doigts de la main. Un conseiller en Chambre m’a expliqué qu’ils n’étaient que deux pour suivre 900 pulvérisateurs.

Du côté des instituts de recherches, la plupart des appels à projets portent sur de l’innovation, alors que de nombreuses solutions à faible coût existent déjà pour améliorer la qualité de la pulvérisation (voir encadré). Par manque de communication, ce qui existe déjà n’est malheureusement pas mis en œuvre.

Les revendeurs de matériel feraient de bons relais de formation. Mais ils ont peu de connaissances sur l’application des produits et ils ne sont pas capables d’aider leurs clients à régler leurs pulvérisateurs.

Au cours de mes entretiens, j’ai aussi remarqué que les différents acteurs de la filière ne poussent pas les viticulteurs à réduire leur utilisation de phytos, de peur d’être tenus responsables d’une perte de récolte. Tout le monde a tendance à se renvoyer la balle.

 

Qu’est-ce qui pourrait débloquer la situation ?

A écouter plusieurs experts, les pratiques ne changeraient qu’avec la réglementation. Certains voudraient notamment rendre le contrôle des pulvérisateurs plus drastique. Ils ont aussi remarqué que le boom des certifications environnementales et la mise en place des ZNT riverains ont fait bouger les viticulteurs. Et ils s'accordent à dire qu'ils devraient bénéficier d'aides financières en contrepartie de leurs efforts.

Sur ce dernier point, je suis d'accord. Plus que de réglementation sanction, je crois surtout que les viticulteurs ont besoin d'accompagnement.

RÉAGISSEZ A L'ARTICLE

Recopier le code :
Processing
Voir toutes les réactions
© Vitisphere 2021 - Tout droit réservé