LE FIL

Jean-Luc Gleyze

"Arracher des vignes à Bordeaux serait une réponse par défaut, une résignation"

Mercredi 09 décembre 2020 par Alexandre Abellan

Jean-Luc Gleyze, en visite au domaine Emile Grelier (à Lapouyade).
Jean-Luc Gleyze, en visite au domaine Emile Grelier (à Lapouyade). - crédit photo : Département de Gironde
Connaissant bien la filière viticole, le président du département de la Gironde tire un diagnostic tranché des forces et faiblesses du vignoble bordelais. Les difficultés de la crise du covid et des évolutions sociétales poussant à une accélération des transitions de la production.

La Gironde est le premier département viticole de France, en cette période de crise du covid, quelle est votre analyse de la situation économique de la filière des vins bordelais ?

Jean-Luc Gleyze : Avant d’être le président du département, j’en ai été le vice-président en charge de l’agriculture. J’ai le souvenir en 2008-2010 d’années très difficiles pour le vignoble de Bordeaux, avec des prix tombés à 650 euros le tonneau, c’était catastrophique. Pour des raisons et des conséquences par tout à fait identiques, nous sommes de nouveau dans une situation de crise. Il y a d’abord un problème de crise de l’exportation avec les taxes Trump sur le marché américain, avec le coup dur de la chute de la livre après le Brexit, avec la crise politique à Hong-Kong… Le coronavirus est venu s’ajouter en empêchant toutes les occasions de vente avec la fermeture des restaurants, le report des mariages, l’annulation des salons… L’autre phénomène est sociétal, avec le changement des modes de consommation (moins de rouge, plus de vins rosés, frais et de crémants) et la concurrence de la bière (une microbrasserie ouvre chaque jour en France).

Les stocks s’accumulent, avec +25 % d’excès de vins et des impacts sur la filière. Sur le foncier, nous nous attendons à des baux ne trouvant pas preneur en cascade. Le déséquilibre entre l’offre et la demande est fort sur les appellations génériques. Des viticulteurs partant à la retraite, la tentation existe de vendre les terres pour d’autres fins que l’agriculture. Les surfaces viticoles en Gironde ont baissé de 4 800 hectares entre 2018 et maintenant (respectivement 120 et 115 000 ha).

 

Accentuée par la pandémie de coronavirus, la crise des vins de Bordeaux reste structurelle. Quels sont les leviers à actionner pour vous ? On entend toujours plus parler d’arrachage…

Le Conseil Interprofessionnel du Vin de Bordeaux (CIVB) l’évoque. Je me rappelle du plan Bordeaux demain en 2008, le CIVB présentait une pyramide de vins en annonçant qu’il fallait serrer la vis sur un certain nombre d’hectolitres à la base de cette pyramide pour la maintenir dans son ensemble. Force est de constater qu’il n’y a pas eu d’effet en masse produit par ce plan.

La question de l’arrachage se repose systématiquement quand on voit les stocks s’accumuler dans les chais. Il faut être nuancé, il n’y a pas de réponse monolithique entre « on garde » et « on arrache ». On peut accompagner positivement une démarche d’adaptation à la demande. Arracher des vignes serait une réponse par défaut, une résignation. Il faut sortir par le haut en garantissant une qualité de produit et des perspectives de marché.

 

Quels sont pour vous ces leviers d’adaptation à actionner ? La transition agroécologique ?

L’élément intéressant est le développement de la bio : la Gironde est le premier département viticole bio. Les coûts de production sont plus élevés (avec pour le Bordeaux rouge un coût de revient de 2,53 €/bouteille pour le conventionnel et 2,77 €/col pour le bio), mais les cours sont très valorisés (1 000 € le tonneau de Bordeaux rouge en conventionnel, 2 000 à 2 500 € le tonneau de bio). Nous considérons que toutes les pratiques amenant à des pratiques plus exigeantes sont bonnes à prendre. Les blocages à un passage immédiat à la bio nécessitent un accompagnement progressif. Les aides départementales du contrat triennal d’agriculture durable sont liées à un travail de la vigne sans CMR, sans SDHI et sans herbicide.

 

Elu du Sud-Gironde, vous soutenez le projet de cité du vin à Sauternes et une inscription à l’Unesco : est-ce un modèle de relance pour le reste du vignoble girondin ?

Dire que Sauternes envisage son avenir autour de l’œnotourisme est réducteur. C’est une clé seulement. L’enjeu, c’est décoller l’image d’une appellation de vins lourds, indigestes et chers que l’on boit au dessert et sur du foie gras. Le pack réuni autour de l’AOC travaille à faire de Sauternes un vin d’apéritif. Une hypothèse peut être de produit du Sauternes en blanc sec, même si certains gardiens du temple ne l’acceptent toujours pas.

Le travail de la question œnotouristique s’appuie sur le biotope exceptionnel de Sauternes : son Botrytis, son brouillard et son fleuve, le Ciron. Nous souhaitons le mettre en valeur dans un pôle œnotouristique dont je préside le comité de pilotage. Je n’aime pas le terme de cité du vin, il s’agit de travailler l’histoire d’un terroir très particulier. Nous envisageons le classement UNESCO de la hêtraie du Ciron, aux racines préhistoriques, ce qui classerait le vignoble de Sauternes dans sa zone tampon.

 

Ce repositionnement de la consommation du Sauternes à l’apéritif est un défi partagé avec les vins rouges de Bordeaux…

C’est aussi valable pour les rouges. Quelques hommes et femmes ont envie de secouer leur rang de vigne pour qu’il en sorte autre chose en termes de produits et de diversité pour faire venir localement la clientèle. C’est une bonne voie, en dépassant les gardiens du temple qui veulent retrouver une splendeur passée, alors que l’on peut imaginer des moyens différents de succès.

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