LE FIL

Jacques Gravegeal

"Le marché de Pays d’Oc est totalement à l’équilibre"

Vendredi 06 novembre 2020 par Alexandre Abellan
Article mis à jour le 30/11/2020 08:48:51

« Déjà que j’ai des cheveux blancs, je m’en faisais de nouveaux en mars. Je ne m’attendais pas à ce résultat, j’en suis agréablement surpris » souligne Jacques Gravegeal.
« Déjà que j’ai des cheveux blancs, je m’en faisais de nouveaux en mars. Je ne m’attendais pas à ce résultat, j’en suis agréablement surpris » souligne Jacques Gravegeal. - crédit photo : InterOc
Confiant dans les forces du vin à Indication Géographique Protégé (IGP), le président de l’interprofession de Pays d’Oc (InterOc) explique autant qu’il défend ses mesures d’accès à la labellisation sur contrat d’achat et sa vision de la campagne de commercialisation en cours. Ayant la mémoire aussi tenace que rancunière, Jacques Gravegeal reproche aux vignobles d’appellation de ne pas prendre en compte les répercussions de leurs stratégies sur le vignoble languedocien.

Pourquoi Pays d’Oc s'impose-t-il l’obtention d’un contrat d’achat aux vins souhaitant être labélisés cette campagne 2020-2020 ?

Prévoir, c’est gouverner. Et gouverner c’est prévoir. J’ai à l’esprit ce que nous avons vécu au mois de mars : tout le monde a été confiné et nous n’avons plus pu prélever d’échantillons, ni organiser de dégustations*. Heureusement, nous avons trouvé un système avec l’INAO et Veritas pour permettre la commercialisation des vins de pays d’Oc.

A l’heure actuelle, un confinement plus strict est possible. Il s’agit de prioriser le marché, pour permettre aux vins qui ont un marché d’être dégustés pour être labélisés et ne pas être bloqués si demain la situation se durcit. Nous organisons une liste d’attente pour les vins qui n’ont pas de contrats de réservation par un acheteur.

85 % des Pays d’Oc IGP sont vendus en vrac, 900 000 hectolitres sont vendus en direct. Seuls trois opérateurs m’ont appelé et nous avons pu nous expliquer pour que leurs acheteurs signent un contrat de réservation. Il faut prioriser le marché.

 

Les tendances attentistes du début de campagne ne vous font-elles pas craindre des déséquilibres entre offre et demande ?

La campagne précédente, nous avons enregistré des augmentations en volumes sortis et en prix [NDLA : voir encadré]. Grâce à la grande distribution et consolidé grâce à la distillation, je dis bien la distillation, qui nous a mis en positif. Nous sommes dans une situation où le marché de Pays d’Oc est totalement à l’équilibre.

Il y a de l’attentisme parmi les opérateurs, la récolte 2020 est totalement atypique et disparate. Certains producteurs ont subi des aléas climatiques (gel, sécheresse…), d’autres ont fait le plein avec la récolte du siècle. Tout sera vendu, nous sommes largement à l’équilibre. Des oiseaux de mauvais augure mettent la panique et tournent auprès de ceux qui ont de grosses récoltes et des difficultés économiques.

Nous sommes en rupture d’approvisionnement sur les rosés 2019, nous passons aux 2020 : il faut rapidement faire la jonction, c’est la priorité. Pays d’Oc est devenu le premier producteur de rosé de France, avec 1,64 million hl en 2019. La Provence en produisant 1,2 million hl, pas avec le même chiffre d’affaires il est vrai.

 

Vous êtes donc confiant dans le potentiel commercial de Pays d’Oc malgré la crise sanitaire ?

Aujourd’hui, les IGP sont dans le marché et tirent leur épingle du jeu alors que les AOP souffrent. Le vignoble de France a été "AOCisé". L’appellation est le signe de qualité qui a été le plus mis en avant. Nos vins de pays sont arrivés ensuite, ils ont fait leur chemin technique et commercial. Pays d’Oc n’y est pas étranger, avec l’appui de metteurs en marché qui ont cru en nous (en premier lieu Robert Skalli).

Certaines appellations ont cru qu’il suffit d’y être pour y rester, mais le réflexe d’achat de marque territorial n’existe plus. Les IGP ont aujourd’hui la capacité de parler aux jeunes consommateurs. Nous sommes en plein dans le marché, le confinement en apporte la preuve, plus vite que prévu. Le marché des échanges mondiaux n’a pas la forme des AOC mais des IGP.

 

Au sujet des marques territoriales, quelle est votre position sur le sujet brulant de Sud de France ?

Je ne commente pas ce serpent de mer.

 

Comment voyez-vous la volonté de l’IGP Côtes du Tarn de rejoindre Pays d'Oc ?

Ça fait forcément plaisir que certains veuillent nous rejoindre, c’est une forme de reconnaissance. Chaque chose en son temps. La porte n’est jamais fermée, mais nous ne sommes pas une porte à deux battants où l’on entre d’un côté et l’on sort de l’autre.

Nous ne sommes pas des ogres qui allons engloutir tout le monde. Ni n’allons accueillir tous ceux qui veulent venir, même s’ils peuvent être légitimes. Nous sommes arrivés à 6 millions hl en prenant le temps et en travaillant (rendements contraints, liste de cépages et 100 % de nos lots dégustés).
 

Concernant des agrandissements de vignobles, êtes-vous toujours opposé aux demandes de nouvelles plantations de l’AOC Cognac ?

Ils ont le même postulat que les Bordelais par le passé. Je suis toujours dubitatif quand je vois les 20 000 hectares supplémentaires que Bordeaux a voulu à l’époque avec son « droit à la croissance ». En plantant sur des terroirs moins qualitatifs, ils nous ont mis en l’air les rouges (avec effet cascade bien connu : d’abord sur vallée du Rhône puis sur Pays d’Oc). A chaque fois, c’est le Languedoc-Roussillon qui charge, quand les vins rouges de Bordeaux ou les vins blancs charentais ne se vendent pas.

Je me rappelle quand des Charentais sont venus me voir pour me demander de soutenir leurs demandes de primes à l’arrachage après le revirement du marché japonais (j’étais alors représentant pour la viticulture à l’APCA (l’Assemblée Permanente des Chambres d'Agriculture). Maintenant, ils nous disent qu’il y a eu un retournement du marché dans l’autre sens. Mais que feront-ils de leurs vins blancs excédentaires au prochain retournement ? Ils feront de nouveau vins blancs moins chers que ceux d’Espagne. L’eau trouble dans de l’eau claire trouble toute l’eau. Je ne suis pas du tout d’accord. Ce qui nous amène à être plus que prudents.

Dans notre région nous sommes arrivés à un certain niveau de maturité, en osmose pour juguler la production entre les IGP départementales, Terres du Midi et Pays d’Oc (8 millions hl de vins IGP en tout). Je défends mon territoire. Nous étions au bord du gouffre de l’enfer, j’en ai vu les flammes dans les ceps arrachés et brûlés.

 

* : En matière de protocole sanitaires, Jacques Gravegeal explique que « nos pratiques sont sans faille, grâce à un prélèvement à la cuve sans contact et à une salle de dégustation de 81 postes qui permet d’assurer avec 40 dégustateurs la distanciation sociale et qui est nettoyée entre chaque session (heureusement que cette salle a été faite. Elle nous a coûté un bras, mais ce bras nous permet de travailler actuellement). »

Contrats vrac

En vrac, la campagne 2019-2020 a vu s’échanger 5,4 millions hl de vin de Pays d’Oc (soit +4 % en volume), avec des cours stables en rouge et en hausse pour les blancs et rosés. Au 30 octobre 2020, la nouvelle campagne 2020-2021 s’amorce pour les vins conventionnels sur des « cours fermes, voire présentant une légère revalorisation sur certains cépages » note le service économique d’InterOc, qui précise qu’« en volumes, le marché est très dynamique en rosé et en blanc, dû à des stocks dans la moyenne basse. Les acheteurs donnent la priorité à ces deux couleurs, pour le rouge ils sont moins pressés avec un stock outil qui couvre leurs besoins immédiats ».

Statistiquement, 248 500 hl de vins de pays d’Oc ont été échangés sur les trois premiers mois de la campagne (+40 %), à un cours moyen de 90 €/hl (+1,4 %). Dans le détail des couleurs, les rouges sont en repli de 63 % (à 12 100 hl) pour un prix moyen de 89 €/hl (+1 %), tandis que les rosés explosent (+81,4 % à 139 000 hl) pour un cours de 86 €/hl (+2 %) et que les blancs se développent (+46 % à 97 200 hl) pour 96 €/hl (+1 ,6 %).

En bio, « le début de campagne est différent avec une baisse significative des cours » note l’interprofession, précisant que les volumes sont encore trop faibles pour être représentatifs. Actuellement, 15 600 hl de vins bio ont été échangés (+8,5 %) pour un prix moyen de 166 €/hl (-10,8 %). Les rouges atteignent 320 hl échangés (-9 %) à 160 €/hl (-7,5 %), alors que les rosés montent à 5 200 hl (+33 %) pour 136 €/hl (-16 %) et les blancs sont stables à 10 000 hl pour 181 €/hl (-7,3 %).

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