LE FIL

Texte inédit

François Mauriac, témoin des indémodables tracas du vignoble bordelais

Dimanche 13 septembre 2020 par Alexandre Abellan

En son vignoble, François Mauriac est un écrivain qui vit autant qu’il écrit vin.
En son vignoble, François Mauriac est un écrivain qui vit autant qu’il écrit vin. - crédit photo : Archives du Centre François Mauriac.
Possédant le château Malagar dans le vignoble de Bordeaux, le prix Nobel de littérature y a laissé un livre de comptes transformé en recueil de souvenirs de ses visites et de son exploitation viticole.

« Aujourd’hui samedi premier juillet 1939. Je suis à Malagar avec mon fils Claude et André Gide. Il est arrivé mardi dernier. Temps pluvieux et venteux. Vigne atteinte par le mildiou. Menace de guerre. Impôts accablants » note lapidairement François Mauriac dans le Livre de Raison de Malagar. (éditions Le Festin). Entre l’évocation de petites histoires familiales et l’ombre de la grande histoire, les souvenirs d’un vignoble bordelais disparu ponctue ce fascinant texte inédit du prix Nobel disparu il y a cinquante ans.

S’appropriant le livre des comptes de ses ancêtres pour le château familial de Malagar, François Mauriac le transforme en journal, si ce n’est intime, du moins personnel dans sa relation avec sa propriété viticole. Egrenant le bilan de ses visites quasi-annuelles pour Pâques et les vendanges, l’auteur de Thérèse Desqueyroux y note sa production annuelle de vin, le cours du millésime, les difficultés à trouver du sulfate de cuivre pendant l’Occupation… Et bien évidemment le passage des aléas climatiques : grêle, pluies, sécheresse…

"Tous les mauvais orages"

En 1951, « grêle à Malagar deux fois ce printemps. Il semble que les incendies des Landes aient créé des courants nouveaux et que tous les mauvais orages soient pour nous, alors qu’autrefois la grêle était rare à Malagar » note François Mauriac, prenant une assurance anti-grêle dans la foulée et témoignant ainsi de soucis viticoles aussi immuables que permanents pour un vignoble à la merci des éléments. Et des revers commerciaux.

Notant les hausses et les baisses des cours de la place de Bordeaux, l’auteur des Préséances anticipe en 1965 la transmission de son domaine en signant un fermage avec le négociant Fleury pour soulager ses enfants de tout tracas. Dans un premier temps très satisfait de la gestion de son domaine, il craint en 1967 « que Fleury s’en tire mal : la désaffection dont souffrent les Bordeaux blancs et donc Malagar est méritée. Il y a, entre les prix exigés et ce vin qui n’a plus la qualité d’autrefois, nocif, lourd – et quand ils faire du "sec", amer comme chicotin… – une disproportion accablante. Je doute si ceux qui ont acheté du Malagar par curiosité font une seconde commande. Cela durera autant que moi, mais après ? »

Tracas des Bordeaux blancs

L'auteur du Baiser au lépreux ajoute en 1967 que « le Malagar sec que fait Fleury est une horreur rendue plus horrible par l’étiquette pompeuse de la bouteille. Ces vins dont personne ne veut plus, on a raison de n’en plus vouloir », François Mauriac tranche en septembre 1968 : « je ne parlerai plus du vin dont je n’ai plus la responsabilité. Cette année sera pire que les précédentes. On ramasse sans trier et on sucre et on fait un vin dont personne ne veut plus… Grande pitié de ce pauvre peuple qui s’éreinte, qui s’endette… »

« Les techniques ne servent plus, elles asservissent »

François Mauriac se plaint en mai 1963 des « avions passant le mur du son » au-dessus du château. Il revient sur ce désagrément en 1966 pour exprimer une vision désabusée que n’aurait pas renié un autre penseur bordelais, Jacques Ellul : « je note l’horreur des "bang" des avions à réaction qui passent le mur du son. La vie devient absurde, ne tient plus compte de ce qu’exige l’être humain. Les techniques ne servent plus, elles asservissent – elles détruisent ce qu’elles ont mission d’aménager. » En mai 1965, c’est avec dépit perceptible qu’il note qu’un tracteur remplace les bœufs.

 




 

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