LE FIL

Cri du cœur

Ce vigneron-négociant jette l’éponge, sous les pressions légales, commerciales, salariales… et même familiales

Vendredi 01 novembre 2019 par Alexandre Abellan

« Je suis très pessimiste en tant que négociant bordelais » reconnait Olivier Fleury, se disant usé.
« Je suis très pessimiste en tant que négociant bordelais » reconnait Olivier Fleury, se disant usé. - crédit photo : Domaines Fleury
Poussé à bout, Olivier Fleury ne mâche pas ses mots. Il témoigne des difficultés rencontrées par les petites entreprises vitivinicoles, étouffées par une somme de contraintes sans fin. S’il est pessimiste, et ne croit pas que son exemple puisse faire évoluer la situation, ses difficultés pourraient office d’électrochoc, en réunissant tous les boulets mis aux pieds des opérateurs du vignoble.

A 47 ans, le négociant et vigneron bordelais Olivier Fleury est épuisé, lessivé et surtout démotivé à la tête de son négoce (l’Union Vinicole Girondine, UVG) et de ses domaines (châteaux du Pavillon et Les Roques en AOC Sainte Croix du Mont et Loupiac). Il faut bien reconnaître que la litanie de ses peines dresse une liste à la Prévert du cumul des difficultés affrontées dans le vignoble en général, et à Bordeaux en particulier.

« Nous faisons face à des aléas climatiques tous les ans. Nous subissons une demande de remboursement de FranceAgriMer pour des aides à la promotion dans les pays tiers. Nous enregistrons une chute des ventes en France liées à la crise des gilets jaunes. Nous avons eu une descente de la brigade financière pour défaut de justification de la provenance de fonds suite à la vente de vins en Chine (m'interdisant de travailler avec 80 % de mes clients chinois). Nous accusons le poids croissant de la masse salariale (je n’ai pas remplacé douze départs en un an), nous avons subi trois jugements défavorables aux prudhommes pour des salariés VRP et classiques (que je croyais plafonnés, mais non). Nous voyons des pertes de marchés qui s’annoncent aux Etats-Unis. Nous n’arrivons pas à trouver des vendangeurs s’impliquant. Nous avons Qualibordeaux qui me demande mes carnets de dégustation en pleines vendanges… Sans oublier des différents familiaux réglés au tribunal de commerce, qui me poussent à bout pour plusieurs centaines de milliers d'euros qu'il a fallu régler après que tous les comptes bancaires aient été bloqués » lâche-t-il d’une traite.

"Criblés de charges"

Résultat de ces pressions administratives, managériales, fiscales et familiales, sa maison de négoce Union Vinicole de Gironde (UVG) est en cessation de paiements depuis ce 6 mars et bénéficie d’une procédure de redressement judiciaire depuis le 4 septembre. « C’est dommage pour la société créée par mon arrière-grand-père* » soupire OlivierFleury, pour qui « ça ne vaut plus la peine aujourd’hui de travailler, c’est trop dur. On est criblés de charges que l’on n’arrive à peine à combler. Au moindre coup de grisou, il n’y aucune aide pour amortir les chocs. Le patron est devenu le responsable de tout ce qui ne va pas, sans filtre aucun, agressé et corvéable à merci. »

Aides FranceAgriMer

Au contraire même se plaint-il : « quand FranceAgriMer est venu au syndicat des négociants pour présenter les aides aux pays tiers en 2008 j’ai postulé de suite, mon dossier a été accepté en 2009. J’allais bénéficier de 50 % pour 700 000 euros alloués à la Chine. Les dépenses pour attaquer le marché ont créé un trou de trésorerie, les premiers remboursements sont arrivés en 2012. Puis j’ai eu un contrôle fiscal de FranceAgriMer qui conteste l’intégralité des paiements, pour cause de justificatifs en chinois et d’absence de KBis pour des sociétés étrangères… FranceAgriMer nous propose des subventions et nous les reprend. Ce qui s’appelle du vol. Je suis allé au siège de FranceAgriMer, où je suis passé pour un Français nanti, qui devrais avoir honte dans sa chemises Hermès et ses boutons de manchette Boucheron… On nous demande d'être fiable, mais rien ne l'est autour de nous. C'est usant. »

"Le vin est mal en point et personne ne veut l'entendre"

« Si je peux, je vais tout vendre et partir de France pour aller où ceux qui travaillent et entreprennent sont considérés » souligne Olivier Fleury. Qui se veut plus optimiste en concluant être « un homme de vin et c'est ma raison de vivre. J'espère malgré tout que quelque chose va se passer, car [la filière vin] ce fleuron de l'indusrie agroalimentaire est très mal en point. Et personne ne veut l'entendre ! C'est désespérant.  »

 

* : L’Union Vinicole de Gascogne, crée en Juin 1950 par Jacques Fleury et Jacques Dubourg.

RÉAGISSEZ A L'ARTICLE

Recopier le code :
Processing
VOS RÉACTIONS
Guillaume Le 04 novembre 2019 à 22:38:31
Aujourd'hui être vigneron c'est être un héros malgré soi. Pour ceux qui pensent que le métier de vigneron est simple, qu'investir dans le vin est rentable et à la portée de tous. Aujourd'hui être vigneron c'est être à la fois à la vigne, à la cave, au bureau (pas la moindre partie: administratif, législatif, commercial, comptable, financier), chez les clients et prospects, chez le banquier et l'expert-comptable... et le soir quand c'est possible auprès de sa famille. Aujourd'hui être vigneron c'est être un véritable chef d'entreprise avec un niveau de polyvalence rarement atteint dans d'autres professions ou secteurs. Aujourd'hui être vigneron c'est être à la fois travailleur, manuel, débrouillard, commerçant, gestionnaire, solide, résistant, équilibré, instruit... A tous mes amis vignerons je voudrais dire Aujourd'hui être vigneron c'est être Artisan Créateur de plaisir, merci donc pour vos belles campagnes, vos belles vignes, vos bons vins et vos fortes personnalités. Grâce à vous, le monde partage des moments de convivialités uniques. Vous êtes mes Héros.
Voueix Le 04 novembre 2019 à 16:08:13
On ne peut se réjouir du malheur d’un confrère. Certes, la situation de notre filière n’est pas des plus enviables, surtout pour les PME du secteur...mais nous faisons, pour la plupart j’imagine, de notre mieux pour respecter les règles et législations imposées, aussi stupides que certaines puissent paraître (et elles ne le sont pas toutes!) Cependant, je rejoins un précédent commentaire en me questionnant sur l’objectivité de l’article, ou le manque de recul en relayant toutes ces « infamies » subies : brigade financière, France Agrimer, contrôle fiscal, (nombreux) Prud’hommes, Quali Bordeaux, procès familiaux (perdus apparemment), nombreux départs de salariés (12 en 1 an!), pertes importantes de marchés (France et export).... il faut parfois se remettre en question devant tant d’acharnement du sort (ce qui n’a pas l’air d’être le cas de Monsieur), et je ne crois pas qu’une chemise Hermès ou autres accessoires y changent grand chose... Devons-nous considérer cette article comme une « Tribune libre », faute de contradicteurs ou d’éléments factuels?
craoux Le 04 novembre 2019 à 09:57:31
Dans cet article, je ne vois aucun regard critique - aucune distance prise - sur le discours tenu par ce "manager" ! Ainsi, son discours sur l'acharnement de l'Administration aurait mérité d'être un peu passé au crible. Exemple : comment s'étonner d'être contrôlé sur les opérations (financières et/ou autres) engagées avec des importateurs chinois ? .. c'est pour le moins curieux de la part de cette personne. A croire qu'il souhaiterait manœuvrer, pour ses affaires, sans avoir à rendre de comptes. Et je ne peux qu'être satisfait si des aides UE "export" ne sont allouées que sur la base d'un dossier complet, incluant des justificatifs incontestables de la prise en charge à l'importation. J'en arrive à me poser cette question : peut-on considérer que ce manager est à sa place en tant que responsable d'entreprise ?
Étienne Le 03 novembre 2019 à 17:58:24
C'est le même problème partout où on travaille ou veut travailler seule la filière vins est positive à l'exportation mais pour combien de temps
Voir toutes les réactions
© Vitisphere 2019 - Tout droit réservé