LE FIL

Peur sur le vignoble

La France est-elle en train de s’interdire le lissage du cuivre ?

Jeudi 02 mai 2019 par Alexandre Abellan
Article mis à jour le 03/05/2019 11:17:49

N’ayant n’a jamais considéré la dose à 4 kg/ha comme une victoire, la filière vin s’alarme d’une possibilité de lissage qui ressemble à leurre. Ou une victoire à la Pyrrhus. INRA
N’ayant n’a jamais considéré la dose à 4 kg/ha comme une victoire, la filière vin s’alarme d’une possibilité de lissage qui ressemble à leurre. Ou une victoire à la Pyrrhus. INRA - crédit photo : INRA
Nourrie par les dernières décisions de l’ANSES, la crainte d’une application restrictive du règlement européen ayant descendu la dose de cuivre métal annuel à 4 kg/ha enfle dans la filière vin française. En bio comme en conventionnel.

Le poids des mots, le choc des phytos. Inscrite par l’Agence Nationale de Sécurité Sanitaire (ANSES) sur quatre Autorisations de Mise en Marché (Bouillie Bordelaise Caffaro, Cuproxat SC/Frégate SC, Kobber et Novicure*), la petite phrase SPe1 glace les sangs des vignerons bio autant qu’elle échauffe les esprits de leurs camarades conventionnels. « SPe 1 : pour protéger les organismes du sol, ne pas appliquer ce produit ou tout autre produit contenant du cuivre à une dose annuelle totale supérieure à 4 kg Cu/ha. »

Alors que la Commission Européenne avait descendu en novembre 2018 la dose de cuivre autorisée au niveau communautaire à 4 kg/ha/an, elle avait ouvert la possibilité aux États Membres de la lisser sur sept ans (soit un plafond d’utilisation de 28 kg/ha sur 7 ans). Mais la phrase SPe1 ferme en France la possibilité de mettre en œuvre ce lissage, promettant des impasses techniques. La modulation ouverte par le lissage permettant de dépasser le plafond de 4 kg/ha/an en cas de forte pression sanitaire (du moins tant que la moyenne d’utilisation sur sept ans est inférieure ou égale à 28 kg/ha).

Paradoxe national

Si l'ANSES dispense ses AMM de manière autonome, le gouvernement français a défendu à Bruxelles le maintien du lissage rappelle la Fédération Nationale de l’Agriculture Biologique (FNAB). Pour mettre fin à ce paradoxe politique, la FNAB a envoyé ce 9 avril une lettre interpellant le ministre de l’Agriculture, Didier Guillaume, pour mettre en application le lissage du cuivre. N’ayant pas eu de retour, les organisations bio régionales sollicitent désormais leurs parlementaires pour peser sur la rue de Varennes (des courriers ont déjà été envoyés en Champagne-Ardenne et en Nouvelle Aquitaine).

Actuellement, « tout le monde se renvoie la balle. On craint un double discours avec les AMM actuelles. On pourrait croire que le ministère ait demandé, se soit battu et ait obtenu la possibilité du lissage à Bruxelles, mais qu’il se cache derrière l’autonomie d’action de l’ANSES pour ne pas le faire appliquer en France » explique franchement Gwénaëlle le Guillou, la directrice du Syndicat des Vignerons Bio de Nouvelle Aquitaine. Il faut dire que la position de l’ANSES sur les doses de cuivre est bien connue de la filière bio, son dernier rapport sur la question préconisant une dose de 4 kg/ha sans lissage.

"Une façon d’interdire le lissage"

Si le ministère de l’Agriculture semble se défausser sur l’indépendance de l’ANSES pour ne pas imposer le lissage, l’ANSES semble également renvoyer la responsabilité de la modulation des doses aux firmes phytopharmaceutiques. « Pour que la phrase SPe1 n’apparaisse pas, l’ANSES propose aux pétitionnaires de prouver l’absence de risque (pour l’environnement et la santé). Mais ces études ne sont pas disponibles et coûtent cher. C’est une façon d’interdire le lissage » soupire Sylvie Dulong, la présidente de Bio Nouvelle Aquitaine et la secrétaire vin de la FNAB.

Mais ce plafond ne concerne pas que la filière des vins bio. Le reste du vignoble s’empare du sujet pour le faire avancer. Ainsi, le viticulteur bordelais Bernard Farges, président de la Confédération Nationale des Vins et Eaux-de-vie AOC (CNAOC) a profité de la dernière assemblée générale du Conseil Interprofessionnel du Vin de Bordeaux (CIVB) pour interpeller les pouvoirs publics présents. « Nous avons du mal à obtenir les garanties de la mise en place du lissage du cuivre. Nous demandons mise en œuvre rapide, sans contraintes supplémentaires par rapport au cadre européen qui le permet » martèle Bernard Farges, expliquant que l’on ne peut pas demander au vignoble un changement de ses pratiques viticoles tout en lui fermant les voies alternatives. Il ne reste plus qu’à voir le poids des mots pour réduire le choc des phytos.

 

* : D’après le dernier Vitiflash de la Chambre d’Agriculture de Côte d’Or. Qui précise que « toutes les formulations cupriques devraient prochainement (d’ici 2022) repasser à l’homologation et pourraient recevoir cette mention SPe1 ».

RÉAGISSEZ A L'ARTICLE

Recopier le code :
Processing
Voir toutes les réactions
© Vitisphere 2019 - Tout droit réservé