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Millésime 2018

Avec une belle récolte, les vins espagnols prêts à revenir dans le marché

Vendredi 27 juillet 2018 par Sharon Nagel

Les vendanges dans la région de la Mancha seront plus tardives que l’an dernier
Les vendanges dans la région de la Mancha seront plus tardives que l’an dernier - crédit photo : DO La Mancha
La France a ouvert le bal des prévisions de récolte la semaine dernière, mais qu’en est-il des autres pays producteurs européens ? Aucun chiffre officiel pour l’instant mais quelques indications quant aux attentes en matière de qualité et de quantité. Premier tour d’horizon avec l’Espagne.

Une récolte « normale » prévue dans la Mancha

Dans la région de la Mancha, le Conseil régulateur de la DO note que la vigne a pris une quinzaine de jours de retard par rapport à l’an dernier. Ainsi, les cépages les plus précoces comme le chardonnay, le muscat à petits grains et le verdejo devraient être récoltés pendant la deuxième moitié du mois d’août. Pour les Exploitaciones Hermanos Delgado à Socuellamos, les vendanges sont plutôt prévues au début du mois de septembre, les conditions climatiques d’août et l’avancement de la maturité étant bien évidemment déterminants. La saison n’a pas été de tout repos pour ce producteur, dont les 300 hectares en propre sont entièrement cultivés en bio : « En ce moment, c’est surtout l’oïdium qui pose problème étant donné que les températures sont élevées pendant la journée et qu’elles refroidissent la nuit », note Eric Alcolea, responsable export auprès de l’entreprise.

Ajoutons à cela, les problèmes liés à la grêle qui s’est abattue sur plus de 1 500 hectares de vignes dans les principales communes productrices de La Mancha comme Tomelloso, Socuellamos et Villanueva de Alcardete. Comme le souligne aussi Eric Alcolea, « en culture sèche, les vignes sont faibles. Grâce à la pluie du mois de mai, la végétation est ample mais la quantité de raisin est pauvre, tandis que dans les vignobles avec système d’irrigation, c’est la maladie de l’oïdium qui peut constituer un grand inconvénient ». Malgré ces difficultés, le Conseil régulateur évoque pour l’heure « une récolte normale sur le plan quantitatif, dans l’attente du déroulement de la période estivale ».  

 

Une belle vendange en perspective au niveau national

Plus au Sud, à Alicante, Karine Jurado, responsable export auprès de Bodegas Bocopa annonce « une récolte excellente, tant pour l’état phytosanitaire des raisins que pour la quantité ». La cave, qui compte 1 000 hectares de vignes pour 325 en bio, vend quasiment toute sa production en bouteilles. Elle devrait débuter ses vendanges à la mi-août avec le chardonnay destiné à sa cuvée Laudum jeune et le Laudum fermenté en fûts français neufs. Mais, comme le rappelle Karine Jurado, le mois d’août sera déterminant et les pronostics restent encore hasardeux. Plus globalement, comme le glisse un professionnel français, « moins on entend parler de volumes en Espagne, plus il y a de vins ! »

Néanmoins, comme le constate Nicolas Pacouil, responsable pour l’Espagne chez Ciatti à Montpellier, « certaines rumeurs parlent d’une grosse vendange mais en général, à partir d’une récolte de 35 millions d’hectolitres une année, on ne peut pas récolter 15 Mhl de plus l’année suivante. Les vignes ont énormément souffert l’année dernière et ne peuvent pas s’en remettre aussitôt ».

L’absence de pluie depuis le mois de juin et la maîtrise du mildiou lui laissent penser que « cela devrait être une belle vendange. Il y a des chances pour que l’année s’inscrive dans la moyenne ou la moyenne plus, autour de 40-45 millions d’hectolitres. Cela reste une hypothèse, et non pas une prévision ! » Côté qualité, l’état sanitaire global du vignoble laisse augurer une belle récolte.

 

Une campagne complexe pour la filière espagnole

Si ces premières hypothèses se concrétisent, et s’il se confirme un retour à la normale en Italie comme cela semblerait être le cas en France, l’impact devrait se faire sentir sur les marchés. « Je pense que les prix espagnols vont forcément s’assouplir. Il y aura beaucoup plus d’offre et il faut situer la campagne dans le contexte global. L’Argentine revient fort avec une bonne récolte et des prix à la baisse, à la casse même. Le Chili est là, même si les prix restent assez hauts ». La nouvelle campagne sera dans tous les cas, bien moins compliquée que celle qui se termine.

« Au début de la campagne, les prix ont augmenté progressivement sur le vrac espagnol jusqu’à se stabiliser vers les mois de février ou mars à des niveaux jamais atteints. Le marché s’est ensuite un peu calmé jusqu’en mai où les prix se sont assouplis. La campagne a été assez complexe parce que tout le monde s’est couvert à court et à moyen terme seulement, en pensant que les prix allaient baisser. Les acheteurs internationaux ont l’habitude que l’Espagne augmente les prix de façon rapide et, à leurs yeux, déraisonnable. Donc, en début de campagne, tout le monde pensait que les prix ne tiendraient pas et que tout allait baisser. Mais il s’est avéré que la campagne s’est déroulée malgré tout » explique Nicolas Pacouil.

 

Le marché des cépages internationaux reste ferme

L’assouplissement des tarifs au mois de mai s’explique par le fait que l’Espagne, même avec une production de 35 Mhl, n’a pas vendu toute sa récolte. Entre autres causes, le courtier international évoque l’absence de certains grands acheteurs internationaux sur le marché espagnol cette année : « certains acheteurs, non pas historiques mais opportunistes tels que les Chinois, ont beaucoup moins acheté en Espagne cette année. Ils avaient beaucoup acheté en fin de campagne donc étaient bien couverts. Les Chinois se sont plutôt tournés vers l’Australie, le Chili et l’Afrique du Sud, permettant ainsi de temporiser le marché dans les deux sens. Les acheteurs allemands, de leur côté, ont encore pas mal de vin à charger mais n’achètent plus ».

Du côté des vins de cépage, en revanche, les acheteurs répondent toujours présents. Rappelons que la part des cépages internationaux dans l’offre espagnole est relativement faible mais que les prix restent attrayants, d’où l’engouement en leur faveur. « Il y a très peu de vins de cépages internationaux en Espagne donc ils se contractualisent assez vite, ils se chargent et les prix se sont maintenus. Les cinq grands cépages que sont le merlot, le cabernet, la syrah, le chardonnay et le sauvignon ne représentent que 5 % environ du foncier viticole espagnol ».

Pour la récolte 2018, des contrats ont déjà été signés : « Pour les cépages internationaux, cela se joue principalement avant les vendanges en Espagne et avec de gros opérateurs historiques. Si on cherche 10 000 ou 15 000 hl de cabernet, par exemple, il vaut mieux en avoir acheté les années d’avant que d’arriver à l’improviste. Le marché des cépages reste ferme ».

 

« La médiatisation autour du rosé fait bien rire »

Pour les génériques, les prix se sont assouplis principalement sur les blancs. « Historiquement, le blanc a toujours été moins cher que le rouge en Espagne et l’airen représente une grosse part de la production de la Mancha. C’est la catégorie où il reste le plus de vins actuellement et c’est là où la baisse a été la plus accentuée. Les prix se sont stabilisés sur les rouges et les rosés. Il reste un peu de rosé mais les Espagnols n’en ont pas produit beaucoup parce que ce ne sont pas des faiseurs de rosés historiques. Ils en produisent souvent par rapport aux besoins de leurs clients de l’année précédente ».

Interrogé sur l’impact que pourrait avoir le scandale récemment révélé sur la francisation des rosés espagnols, Nicolas Pacouil affirme que dans la mesure où l’affaire était connue au sein de la filière vrac depuis déjà deux ans, « il n’y a aucun souci à avoir. C’est une enquête qui date d’il y a deux ans et dont les résultats tombent à un mois d’un article qui affirme qu’on va manquer de rosé. La médiatisation autour du rosé me fait bien rire… »

 

Les moûts, variables d’ajustement en cas de forte récolte

Quoi qu’il en soit, il ne fait aucun doute que l’Espagne va revenir dans la course cette année avec des prix compétitifs. « Un acheteur m’a demandé de lui trouver le vin le moins cher au monde : en tenant compte de tous les paramètres, l’Espagne reste le pays le moins cher et cela le sera encore l’année prochaine. Même si on arrive à trouver des vins en Argentine au départ cave à 30-35 euros l’hectolitre, une fois qu’on ajoute le transport et les droits de douane, c’est plus intéressant d’acheter en Espagne. Celle-ci restera un pays dont l’offre est très compétitive en termes de volumes, de qualité et de prix ». L’Espagne représente également un fournisseur important de moûts et de moûts concentrés rectifiés, qui peuvent servir de variables d’ajustement en cas de récolte abondante. Son plus gros client, l’Italie, pourrait bien revenir faire ses emplettes cette année, comme elle l’a fait l’an dernier.

« L’Italie, en quelque sorte, fait le marché des moûts en Espagne. Avec la petite récolte en Italie l’an dernier, les Italiens sont allés directement en Espagne pendant les vendanges et ont acheté tout ce qu’ils ont pu en moûts et ont fait donc exploser les cours. En cas de forte récolte, les Italiens viennent aussi en fin de campagne pour siphonner tout ce qui reste en moût. A l’heure actuelle, ça discute entre les Espagnols et les Italiens à ce propos. En termes de récolte, l’Italie n’est pas dans le même cas de figure que l’Espagne. Comme en France, il y a du mildiou. S’il y a beaucoup de pourriture, les Italiens se tourneront vers l’Espagne pour des moûts comme ils l’ont fait cette année ».

La concurrence risque d’être un peu plus exacerbée cette année du fait d’une récolte importante en Argentine – « à relativiser car cela représente 10 Mhl contre 40-42 Mhl en Espagne » - sachant que le secteur argentin utilise aussi historiquement ses moûts pour réguler le marché et les prix. Dans tous les cas, sauf incident majeur d’ici les vendanges, la campagne 2018-2019 sera vraisemblablement moins complexe que la campagne qui se termine.

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