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Grands crus

Ce qu’un chai bordelais dit de son classement

Dimanche 01 juillet 2018 par Alexandre Abellan

« L’ensemble des domaines de la région de Bordeaux intègrent à leurs rénovations tant les considérations écologiques et environnementales que celles liées à l’œnotourisme » souligne Fabrizio Bucella.
« L’ensemble des domaines de la région de Bordeaux intègrent à leurs rénovations tant les considérations écologiques et environnementales que celles liées à l’œnotourisme » souligne Fabrizio Bucella. - crédit photo : DR
S’appuyant sur une méthode originale de notation des styles architecturaux, une étude belge met en lumière les différences de style et de but des prestigieuses rénovations de chais à Bordeaux.

« Montre-moi ton chai bordelais, je devinerai ton classement ! » pourraient lancer le professeur de mathématiques Fabrizio Bucella, l'étudiant David Schlesser et le professeur Jean-Marc Sterno de l’Université Libre de Bruxelles (ULB). Les chercheurs belges viennent de conclure une étude exhaustive d’une quarantaine de propriétés bordelaises classées et avoisinantes qui ont été rénovées ces trente dernières années. Publiée en trois parties dans la Revue des Œnologues, cette étude comparative des types d’architectures, les différences les plus nettes se trouvent entre les crus classés de Saint-Émilion en 2012 et du Médoc en 1855.

Sur la rive droite, « les rénovations se veulent visibles, elles doivent éblouir et attirer le regard. Les tendances sont à l’image d’une architecture contemporaine, qui tranche avec l'environnement immédiat ». Alors que sur la rive gauche, « les rénovations renvoient à une certaine forme aristocratique, avec un style classique déterminé par l'histoire du domaine » résume le chercheur, qui s’appuie notamment à Saint-Émilion sur les exemples des châteaux Cheval Blanc, la Dominique ou Faugères, et dans le Médoc sur les cas des châteaux Margaux, Lafite Rothschild et Montrose.

"Méthodologie du classement"

Dans les deux cas, la forme des bâtiments de production rejoint le fond du positionnement des produits. Face au caractère immuable de la hiérarchie de 1855, à Saint-Émilion « la méthodologie même du classement leur assigne presque une obligation de reconstruction, qui fut notamment mise en œuvre préalablement à la révision de 2012 » explique Fabrizio Bucella. Le facétieux chercheur belge* souligne que dans les crus classés du Médoc il n’y a guère que le château Pédesclaux qui fasse office de contre-exemple, en tranchant avec l’existant. Mais cette mise sous verre moderniste du château peut être vue comme un repositionnement répondant à la critique acerbe de Robert Parker (« la vie est trop courte pour boire du Pédesclaux »).

Pour arriver à ces conclusions, le chercheur belge a réuni un jury de 17 étudiants de l'ULB et leur a demandé de noter sur un gradient de modernisme et de classicisme des styles architecturaux d’une quarantaine de châteaux. En se basant sur des photos d'intérieur et d'extérieur, « comme pour une analyse sensorielle » explique Fabrizio Bucella.

Millions d'euros

À noter que les coûts des rénovations, plus onéreux dès lors qu’il s’agit de s’adapter à un bâti existant, permettent également de discriminer les crus. Sur la rive gauche, les coûts moyens des travaux s’élèvent à 14,2 millions d’euros (pour 81,6 hectares de vigne), quand ils sont de 9,6 millions € à Saint-Émilion (pour une superficie moyenne de 28 ha). Des investissements en cohérence avec le « changement de statut du vin, entrainé et soutenu par l’œnotourisme. Certains crus devenant inaccessibles, le château est visité comme le serait un musée » conclut Fabrizio Bucella.
 

 

* : Dans son Anti-guide du vin (paru aux éditions Dunod), le sommelier et journaliste belge Fabrizio Bucella traite également de ce sujet. Lire les items « star-architecte ou maître de chai, qui dirige Bordeaux ? » et « vin et architecture font-ils bon ménage ? »
 

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