LE FIL

Hémisphère sud

La récolte attendue comme le messie

Vendredi 26 janvier 2018 par Sharon Nagel

Avec une superficie totale de plus de 500 ha en bio, le Domaine Bousquet s’estime bien placé pour profiter de la conjoncture mondiale actuelle et la forte demande de vins biosAvec une superficie totale de plus de 500 ha en bio, le Domaine Bousquet s’estime bien placé pour profiter de la conjoncture mondiale actuelle et la forte demande de vins bios - crédit photo : Domaine Bousquet
Après la faible récolte en Europe en 2017, les perspectives de production dans l’Hémisphère sud cette année tiennent le marché encore plus haleine que d’habitude. Même s’il est encore tôt pour avoir des certitudes sur le potentiel volumique, les premières prévisions commencent à prendre forme.

Canicule et précipitations en Argentine

Le Domaine Bousquet, dans la Vallée de l’Uco au sud-ouest de Mendoza, est dans les starting-blocks. « Nous allons sans doute démarrer les vendanges la première semaine de février, alors qu’habituellement nous commençons vers le 10 ou 15 février », explique Guillaume Bousquet, le fils du Carcassonnais Jean Bousquet qui a construit ce domaine de 320 hectares de toutes pièces au cours des vingt dernières années. Une période caniculaire fin décembre, début janvier, où le mercure s’est stabilisé autour de 40°C pendant trois semaines, est à l’origine de cette légère anticipation des vendanges cette année. « A ce stade de l’évolution de la vigne, la chaleur n’était pas dangereuse, d’autant plus qu’à Tupungato, nous bénéficions d’une forte amplitude thermique où il peut faire 35°C dans la journée puis 14°C à 3 ou 4 heures du matin ». Plus inquiétantes, des précipitations importantes se sont abattues sur la région dernièrement, nécessitant une vigilance de tous les instants pour ce domaine à 100% bio. « Sur les trois dernières semaines, il est tombé l’équivalent de la moitié de la pluviométrie annuelle, sachant que nous sommes dans une zone très sèche avec seulement 200-300 mm de pluie par an ». Depuis quelques jours, le vent et le soleil sont de retour, laissant un répit à ces vignerons français du bout du monde.

 

Deux millésimes difficiles ont modifié le profil des vins

Globalement, et avec toutes les précautions qui s’imposent en ce début des vendanges, les producteurs argentins pourront sans doute souffler un peu cette année après deux récoltes difficiles. Pour mémoire, en 2016, l’Argentine n’avait pas connu de production aussi faible depuis au moins 50 ans (9,4 Mhl). En 2017, et malgré une hausse de 25% par rapport à l’année précédente, ce pays était loin des 15 Mhl qu’il avait l’habitude de récolter (11,8 Mhl selon l’OIV). « La récolte 2018 est attendue avec impatience », concède Guillaume Bousquet. Les opérateurs argentins ont vu leurs exportations baisser, faute de volumes et suite à une augmentation tarifaire destinée à compenser une partie des pertes, mais ils ont également subi une certaine désaffection de la part des consommateurs. « Contrairement à la France, qui offre une multitude de profils de vins, le style argentin est plus stéréotypé. Les consommateurs s’attendent à des vins fruités avec du volume et de la puissance. Or, lors des deux dernières récoltes difficiles, les caractéristiques ont changé, avec moins d’alcool et de puissance. Lorsqu’un consommateur ne retrouve pas le profil auquel il s’attend sur deux millésimes, cela pose problème ».

 

2018 s’annonce prometteur, mais inférieur à la moyenne

De son côté, Matias Buran du service export du géant argentin Peñaflor, évoque une production 2018 qui s’annonce « meilleure que celle de l’an dernier, sans que cela puisse être confirmé pour le moment. Jusqu’à présent, nous n’avons pas connu d’effets néfastes provoqués par des conditions climatiques défavorables. Après deux récoltes très faibles, 2018 semble bien plus prometteuse, tout en restant, à notre avis, inférieure à la moyenne ». La première prévision officielle pour l’Argentine, diffusée par l’Instituto nacional de vitivinicultura, est attendue pour la deuxième quinzaine de février. En attendant, l’état sanitaire et la qualité des raisins sont jugés bons par Peñaflor.

 

Une bonne récolte prévue au Chili

De l’autre côté des Andes, au Chili, on s’attend à un retour à la normale, « c’est-à-dire une récolte relativement abondante », lance un professionnel français installé au sud de Santiago. A priori de bonne qualité, ce millésime devrait mettre du baume au cœur des producteurs chiliens, pénalisés comme leurs voisins argentins par deux années de faible récolte. Si l’on évoque actuellement une production proche de celle de 2015 (12,9 Mhl selon l’OIV) ou du moins supérieure de 15% à celle de 2017 (9,5 Mhl) les volumes supplémentaires ne devraient pas être de trop. « Cette récolte va permettre de ramener le stock à 0, mais pas de revenir à un stock classique de 30% », note l’observateur français. « En effet, les deux années de 2016 et 2017 ont absorbé tout le stock pour le ramener déficitaire ». Comme en Argentine, les exportations chiliennes ont souffert du manque de volumes ces deux dernières années : « Les exportations en vrac ont diminué car l’essentiel des ventes se faisaient sur le marché local…ou en Argentine… qui avait besoin de beaucoup de vin suite à des récoltes en recul de 50%. Les bodegas chiliennes produisant de la bouteille avaient besoin de vin pour satisfaire leurs contrats signés à l’export et le prix n’a pas été un obstacle, au contraire, tout le monde en a profité ».

 

Des vins chiliens moins compétitifs

La question de la compétitivité se pose désormais : « Comment arriver à être compétitif à l’export avec un coût de production égal à presque USD 1/litre ? Le prix des raisins s’est envolé en deux ans pour atteindre des sommets cette année, et cela provoque une incohérence totale sur le marché. Le marché export n’est pas prêt ni même disposé à payer un cabernet variétal à plus de USD 1/litre. Rappelons qu’il y a deux ans encore, à la veille de la récolte 2016, il se vendait la moitié ! ». Et de reconnaître, toutefois, que « si l’Europe monte ses prix comme j’ai eu l’occasion de le voir à 95 €/hl pour du cabernet espagnol, par exemple, peut-être pourra-t-il se faire des affaires ».

 

L’Argentine espère revenir sur la scène internationale

Dans ce contexte, la faible récolte européenne ne peut être qu’une bonne nouvelle, que ce soit au Chili ou en Argentine. « Nous ne souhaitons pas particulièrement que la roue tourne parce qu’il n’est jamais bon qu’un pays ou région viticole souffre – au final, nous sommes tous dans le même bateau. Toujours est-il qu’après les difficultés que nous avons connues en Argentine, la baisse de la production dans des régions de premier plan représente une bonne nouvelle pour nous », admet Guillaume Bousquet. Son avis est partagé par Matias Buran : « Avec des stocks en régression et des prix en augmentation il était très difficile de rester compétitif. Par conséquent, les exportations argentines en vrac ont diminué d’environ 30% par an sur les deux dernières années. Ces derniers mois, la baisse de la récolte dans l’Hémisphère nord a provoqué une hausse des prix et il y a eu beaucoup de spéculation quant aux disponibilités. Nous pensons que ces circonstances pourraient permettre à l’Argentine de redevenir compétitive. Tout le monde attend avec impatience les prévisions de récolte officielles de l’INV ».

 

Afrique du Sud : plus petite récolte des douze dernières années

L’optimisme qui règne en Amérique du Sud est d’autant plus justifié qu’ailleurs dans l’Hémisphère sud, une récolte abondante n’est pas annoncée. La semaine dernière, lors de la traditionnelle journée d’information de l’organisme professionnel sud-africain Vinpro, les analystes ont déploré une récolte qui s’annonce comme « la plus petite depuis 2005 ». En cause, une régression de la superficie du vignoble, la sécheresse, des épisodes de grêle et des gelées. Face à des prix particulièrement bas, bon nombre de viticulteurs ont arraché des vignes pour s’orienter vers des amandes, des agrumes et d’autres fruits, plus rémunérateurs. Par conséquent, la superficie totale du vignoble a régressé de près de 7% en dix ans pour passer à 95 775 ha, selon les données de Vinpro. S’y ajoutent les effets d’une sécheresse qui perdure : « Ces trois derniers hivers, nous n’avons pas reçu suffisamment de précipitations pour augmenter le niveau d’eau des barrages et les ressources hydriques s’amenuisent », a noté François Viljoen, responsable du service de conseil viticole chez Vinpro. « Les vignobles montrent des signes de stress hydrique, ce qui conduira à des baies plus petites et plus légères ». En revanche, les prix devraient augmenter, entraînés par une pénurie de vin au niveau national et international. « Selon les estimations, les stocks [en Afrique du Sud] sont à leur plus bas niveau depuis 15 ans », a indiqué Rico Basson, directeur de Vinpro. « Profitez [de la pénurie de vin dans le monde] pour négocier des prix à la hausse », a-t-il exhorté les professionnels sud-africains. « 2018 devrait être l’année de référence à partir de laquelle nous allons revaloriser notre production ».  

 

L’Australie surfe sur la pénurie mondiale, et la demande chinoise

En Océanie, où le niveau de valorisation s’avère meilleur, les prévisions de récolte circulent encore peu. D’après le courtier international Ciatti, l’Australie pourrait connaître une production moyenne avec toutefois une réserve : « Les prévisions météorologiques à long terme font état de fortes précipitations, au-dessus de la moyenne, en mars », soit au moment des vendanges. D’ici là, les professionnels se réjouissent des statistiques publiées cette semaine par Wine Australia qui montrent une hausse de 8% en volume et de 15% en valeur des exportations de vins australiens sur l’année 2017.  A noter, l’augmentation de 10% en valeur des exportations en vrac pour un prix moyen au litre de AUD 1,03, niveau le plus haut des cinq dernières années. Pour Wine Australia, il s’agit d’un signe avant-coureur de l’impact positif de la pénurie mondiale de vin sur les prix. La forte demande chinoise n’y est pas étrangère non plus. De l’autre côté de la mer de Tasmanie, une très belle floraison serait annonciatrice d’une bonne récolte en Nouvelle-Zélande mais le manque d’eau soulève quelques inquiétudes. Selon Drew Ellis, œnologue auprès de la coopérative de Marlborough, si « la cave (90 000 hl) n’a pas été touchée par les gelées cette saison, la sécheresse pose, en effet, problème ». Un comble pour un pays qui a axé son image sur la verdure de ses paysages.

 

Une récolte moyenne au Brésil

Enfin, le cinquième pays producteur de vins dans l’Hémisphère sud, le Brésil, annonce un retour à la normale cette année, après une production record de 3,4 Mhl en 2017. Selon Wines of Brazil, les volumes devraient s’inscrire en baisse de 20% cette année par rapport à l’année dernière, pour des raisins en bon état sanitaire et de bonne qualité. Le Brésil a donné le coup d’envoi des vendanges de raisins de cuve dans l’Hémisphère sud, les premiers coups de sécateurs ayant été donnés avec quinze jours d’avance, à la fin du mois de décembre.

Dans tous les cas, il faudra attendre les mois d’avril-mai pour avoir une idée précise du potentiel de production dans l’Hémisphère sud, même si, d’ores et déjà, les orientations en termes de demande et de prix sont manifestes. 

RÉAGISSEZ A L'ARTICLE

Recopier le code :
Processing
Voir toutes les réactions
© Vitisphere 2019 - Tout droit réservé