LE FIL

Vécu en 2017, anticipé en 2018

Les fournisseurs racontent la baisse du pouvoir d’achat vigneron

Lundi 27 novembre 2017 par Alexandre Abellan

Du 28 au 30 novembre à Montpellier, les 1 100 exposants du Sitevi ne vont pas manquer de cajoler leurs clients pour boucler les dernières commandes de l’hétérogène année 2017.Du 28 au 30 novembre à Montpellier, les 1 100 exposants du Sitevi ne vont pas manquer de cajoler leurs clients pour boucler les dernières commandes de l’hétérogène année 2017. - crédit photo : F.Foucha
Les coups de chaud et de froid sont contagieux : quand le vignoble tousse après les gelées printanières et la sécheresse estivale, ce sont ses fournisseurs qui voient leurs carnets de commandes s’enrhumer toute l’année. À la veille du Sitevi, retour sur les effets économiques très variables de la petite récolte 2017.

Prestation de services viticoles : « un arrêt complet » pour Banton & Lauret

« Pour les métiers de la prestation de services, le jour du gel il y a eu un arrêt complet des travaux » se rappelle Benjamin Banton, le gérant de l’entreprise bordelaise Banton et Lauret. Pendant le mois de mai, l’entrepreneur se souvient avoir vérifié quotidiennement que son téléphone était bien branché, les appels n’arrivant plus. Mais une fois que les exploitations ont fait leurs bilans techniques et économiques, la forte reprise végétative a fait repartir l’activité.

« Dès juin, il y a eu une explosion de la végétation. Il a fallu rapidement épamprer les vignes épargnées et lever celles gelées. Nous avons été débordés jusqu’en août » rapporte Benjamin Banton. S’il y a eu peu de travaux d’effeuillage, la demande pour les travaux en vert a été telle que la main-d’œuvre n’a pas pu suivre. N’ayant pas été embauchées au printemps, les équipes de saisonniers n’ont pu être reformées pour l’été. Face à la complexité de la vendange, les demandes de vendanges manuelles ont dépassé celles mécaniques cette année*. Mais de nouveau toutes les demandes n’ont pu être honorées, malgré la réduction des travaux de réception de la vendange ou de thermovinification.

S’étant déjà confrontée à une telle baisse d’activité après le gel de 1991, l’entreprise Banton et Lauret s’était constitué une réserve pour tenir un nouveau coup dur. Malgré un arrêt des investissements de croissance, « l’année va être compliquée. Même si toutes nos équipes ont fait des pieds et des mains pour maintenir l’activité, nous nous attendons à une baisse conséquente du chiffre d’affaires » avance Benjamin Banton. Alors que la prochaine campagne de taille s’annonce complexe (demandant plus de temps d’intervention pour les vignes gelées), le prestataire estime que ses services seront incontournables. Même si ses clients souhaitent réduire les coûts.

 

* : À l’hectare, le temps de vendange manuelle a baissé en moyenne de 20 %, quand le temps passé pour l’épamprage augmentait de 30 %.

 

Produits phytosanitaires : « protection maintenue » pour le distributeur Philagro (au nom de l'UIPP)

« Au niveau national, il est difficile de mesurer l’impact de la petite récolte sur la consommation phyto » pose Pierre Dupont, le responsable marché vigne de Philagro France au nom de l'Union des Industries de la Protection des Plantes (UIPP). « Le gel a sévi partout, il n’y a pas eu une région épargnée » complète Pascal Armengaud, responsable projet chez Philagro. Mais l’expert souligne que les situations sont très hétérogènes au sein de chaque région, pour ne pas dire de chaque domaine et même de chaque parcelle. « En conséquence, il y a très peu de parcelles ou le viticulteur a pu se dire qu’il pouvait fortement alléger la protection phyto » estime Pascal Armengaud.

Si le gel a peu joué sur la couverture en surfaces traitées, la faible pression cryptogamique a réduit les besoins. D’autant plus quand on compare le bon état sanitaire de 2017 à la délicate année 2016. Par rapport à l’an passé, « la profession estime une baisse de 15 à 20 % des ventes d’anti-mildiou et de 10 à 15 % d’anti-oïdium » rapporte Pierre Dupont. « Le gel a eu un impact limité, on serait presque au niveau de 2015 » ajoute-t-il. La protection phyto dépendant plus du profil parasitaire que des volumes espérés sur un millésime donné.

L’année aidant, les cadences de traitements se sont relâchées, permettant l'épandage de produits plus économiques. « Techniquement, il y avait peu de pression, et peu de besoins de produits haut de gamme » estime Pascal Armengaud, pour qui il n’y a pas eu de volonté de réaliser des économies pour anticiper les difficultés de trésorerie. Les anti-botrytis accusent cependant le coup, avec une baisse estimée d’un tiers des ventes pour l'UIPP. Les experts expliquent que cette baisse est le fait d’une protection difficile à positionner lors de la floraison, du fait des décalages phénologiques liés au gel. « Cette baisse significative est expliquée en partie par l’idée que le traitement n'était pas nécessaire à la fleur. Les vignerons ont fait ce qu’il faut, pas plus » conclut Pascal Armengaud.

 

Produits œnologiques : « baisse proportionnelle » pour l’ICV

« Je pense que l’on va avoir un résultat d’exploitation très mauvais cette année » anticipe Éric Bontemps, le directeur général adjoint de l’Institut Coopératif de la Vigne et du Vin (ICV), pour qui « plus que le gel, c’est la sécheresse qui touche le bassin méditerranéen, sans oublier la coulure en vallée du Rhône qui explique la baisse de notre activité »

« En tant que fournisseurs, nous sommes partie intégrante de la filière et sommes touchés par les baisses de récolte et de pouvoir d’achat de nos clients producteurs » ajoute Éric Bontemps. Les impacts de la récolte historiquement faible sont cependant bien différents selon les activités de l’ICV. Pour la distribution de produits œnologiques, la chute des ventes n’est pas loin d’être proportionnelle à la chute de récolte, estime Éric Bontemps. Pour les analyses de vins, le repli est moindre, l’activité étant dépendante du rythme des retiraisons. Et pour le conseil et la prestation de services, les contrats étant annuels, il n’y a pas réellement eu d’impact.

 

Levures œnologiques : « l’année va être très difficile » pour Lallemand

« C’est la campagne la plus compliquée que j’ai jamais connue » lâche Claude Espeillac, le directeur général des Boissons Fermentées de la société Lallemand. Ce qui n’est pas une analyse en l’air, le technicien suivant ses trente-neuvièmes vendanges. Estimant qu’il manque 25 millions d’hectolitres de vin sur les trois principaux pays producteurs, Claude Espeillac souligne que c’est la première fois que les vendanges de l’Italie, la France et l’Espagne sont drastiquement réduites sur un même millésime. En conséquence, « l’année va être très difficile. En France, c’est la plus faible production depuis la deuxième guerre mondiale à la suite du gel, de la sécheresse et de la coulure » ajoute-t-il.

Les conséquences sur les produits œnologiques seraient particulièrement fortes pour les vinifications en blanc, avec une baisse proportionnelle à la perte de volume (les rouges utilisant moins d’intrants, les blancs nécessitant plus d’interventions pour préserver la netteté aromatique). Mais « sur les produits post-vendanges, les producteurs s’assurent que la fermentation se fait le mieux possible sur le peu de volumes » note Claude Espeillac, qui relève que les ventes de levures de spécialité ont mieux résisté que celles, plus basiques, de commodités. Idem pour la nutrition organique, la protection des levures, les bactéries…

 

Barriques : « la chance de miser sur la formation » pour les tonnelleries Sylvain

« Mesurer l’impact de cette toute petite récolte sur les entreprises de la tonnellerie est aujourd’hui impossible » pose Jean-Luc Sylvain, le président de la Fédération des Tonneliers de France (FFT). Pour lui, « chaque tonnelier est un cas particulier. Cela dépend de son positionnement sur les marchés. Il n’y a pas de règles, certains ne seront pas touchés, d’autres verront leur chiffre d’affaires diminuer… » Si la tonnellerie française pâtit de la double punition du gel et de la sécheresse, elle connaît cependant un soulagement : la Bourgogne vient de rentrer une vendange généreuse (il est vrai après trois faibles récoltes).

Tonnelier en Gironde, Jean-Luc Sylvain reconnaît pour sa propre entreprise que son activité est particulièrement touchée. Ses commandes bordelaises sont en chute de 40 % par rapport au généreux millésime 2016, et en baisse de 20 % par rapport à la moyenne quinquennale. « Nous avons la chance que des terroirs aient été épargnés par le gel, ce qui n’était pas le cas en 1991 » rappelle-t-il, avec le souvenir encore cuisant d’un millésime où l’activité s’était arrêtée net. « On va souffrir en janvier février 2018, la fabrication des barriques habituelles va diminuer. Mais on a la chance d’avoir des aides régionales pour réaliser des formations professionnelles sur la période de sous-activité » relativise Jean-Luc Sylvain, y voyant la chance de donner d’avantage de polyvalence à ses personnels. Alors que métier de tonnelier connaît toujours des difficultés à recruter.

 

Pépinière : « pas d’infléchissement du marché »

« Le gel n’a eu aucune conséquence sur les pépinières, qui n’étaient pas encore plantées. Il n’y aura pas d’effet sur la disponibilité des plants » pose d’emblée David Amblevert, le président de la Fédération Française des Pépinières Viticoles (FFPV). Par contre, le manque d’eau persistant pourrait peser. « Le déficit hydrique est important, et généralisé » reconnaît le pépiniériste girondin.
S’il n’a pas touché les plants de pépinières, le gel tardif a percuté de plein fouet les jeunes parcelles. « En Gironde, il y a au moins un million de pieds plantés en 2015 et 2016 qui sont morts. Les plants étaient en sève et le gel est arrivé… On constate même des dégâts sur vignes adultes ! » rapporte David Amblevert. En pleine campagne de complantation, l’activité bat son plein pour les pépinières françaises. Une tendance qui doit se maintenir l’année prochaine

« La demande est là, on voit que les précommandes sont confirmées et pas décommandées. Les programmes viticoles vont être honorés, on devrait être sur un marché équilibré pour la campagne 2017-2018 » résume David Amblevert. Et si les trésoreries des exploitations sont réduites par la faible récolte, les taux d’intérêt très bas doivent faciliter l’accompagnement bancaire des investissements à la replantation conclut le pépiniériste.

 

Fertilisants : « l’expectative » pour Frayssinet

« Pour l'instant nous sommes dans l'expectative, estimer l'impact serait prématuré sur notre marché » évacue Matthieu Grebot, le responsable de la communication et du marketing de Frayssinet. « Il est difficile de connaître les répercutions au niveau des viticulteurs et de leurs achats sur ce nouveau millésime » estime-t-il, se trouvant au début de la nouvelle campagne de commercialisation des fertilisants organiques.

« Pour la précédente campagne, nous avons été impactés sur la Charente, l'Aube et un peu la Bourgogne et le Beaujolais. Cela a été très localisé et ayant une implantation au niveau national, la campagne dernière fut correcte » conclut Matthieu Grebot.

 

Machines à vendanger : « 2018 sera compliquée » pour Pellenc

Confortant son maillage dans le vignoble bordelais avec l’ouverture d’un siège social en début d’année (sur la commune de Néac, appellation Lalande de Pomerol), le constructeur Pellenc a finalement préféré en reporter l’inauguration à l’an prochain. « Faire une cérémonie un mois après le gel, cela aurait été compliqué » glisse Frédéric Beau, le directeur de la filiale de distribution Pellenc Bordeaux-Charentes.

Mais le leader des machines à vendanger automotrices témoigne surtout d’un manque de visibilité commerciale. « Nos clients auront moins de récolte et donc moins de revenus, l’incidence se fera ressentir en 2018, qui sera une année compliquée » estime Frédéric Beau. « Le premier levier financier qu’un domaine peut réduire, ce sont ses investissements en matériel » ajoute-t-il, se remémorant son expérience de la baisse d’activité de 1991. Si les achats de machines neuves doivent diminuer, les services pour l’entretien des matériels non renouvelés devraient croître.
Maintenant, « il faut prier pour qu’il n’y ait pas de nouveau gel en 2018… Si la récolte est correcte l’an prochain, cela permettra de lisser l’impact dans le temps » espère Frédéric Beau.

 

Matériels de cave : « une baisse des commandes anticipée » pour Bucher Vaslin

« Il n’y aura pas d’impact majeur de la petite récolte sur notre activité 2017. Les grosses installations sont déjà lancées. Il peut y avoir eu des conséquences sur de petits matériels et les commandes tardives, mais il a quand même fallu des outils de tri pour les vendanges gelées ! » rapporte Gilles Mateo, le responsable commercial de Bucher Vaslin pour l’Occitanie. Anticipant une baisse des commandes en 2018, l’expert estime que « le vignoble va serrer les vis. Avec des pertes de 30 à 40 % des rendements que l’on peut entendre dans le vignoble, les vignerons n’ont pas la tête à investir… »

Ayant déjà vécu le gel de 1999, Il attend désormais les dépôts de dossiers FranceAgriMer pour voir l’impact sur l’activité 2018. « À voir si la crainte d’une non-reconduction des aides européennes pourrait pousser aux achats » conclut-il.

 

Mise en bouteille : « accepter des délais de paiement » pour Embouteillage Services

« La particularité structurelle du Sud de la France est de fournir essentiellement du vrac. Les bouteilles ne concernent qu’une faible fraction de la commercialisation. Et c’est plutôt la partie vrac qui va subir les pertes de volumes » avance Jacques Beauclair, le président d’Embouteillage Services (Hérault). Pour lui les grands opérateurs maintiendront leurs volumes conditionnés, ce sont plutôt les petits domaines qui seront pénalisés, ne pouvant substituer leurs produits. « En Languedoc, les embouteilleurs seront globalement peu impactés dans leur activité par une année à petits volumes. Par contre les effets d’une petite récolte sont catastrophiques pour les confrères en Bordelais ou en Provence… » analyse Jacques Beauclair. « Mais comme le vrac vient équilibrer les finances de nos clients, la faible production va augmenter le risque de trésorerie, et va nous amener à accepter d’avantage de délais de paiement » conclut-il.

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