LE FIL

Pays d’Oc a trente ans

Une aventure languedocienne d’inspiration californienne

Jeudi 09 novembre 2017 par Marion Sepeau Ivaldi
Article mis à jour le 22/11/2017 10:12:05

Jacques Gravegeal lors de Vinisud 2017. Le président fait le promotion du nouveau logo de l'IGP qui endosse des couleurs tricolores de la nation.Jacques Gravegeal lors de Vinisud 2017. Le président fait le promotion du nouveau logo de l'IGP qui endosse des couleurs tricolores de la nation. - crédit photo : Marion Sepeau Ivaldi
Il y a trente ans naissaient les vins de Pays d’Oc. Avec 6 millions d’hl par an, c’est l’IGP la plus produite en France aujourd’hui. Retour sur l’histoire de sa création avec Jacques Gravegeal, leur président fondateur.

Les Pays d’Oc ont trente ans et toujours le même président : Jacques Gravegeal. Cette longévité extrême scelle un lien étroit entre le signe de qualité et son président. Ce lien n’est finalement pas si éloigné de cet attachement viscéral qu’ont les entrepreneurs partis de rien à leurs entreprises. Ceux qu'on appelle les self made men. Et c'est sans doute pour cette raison que le président conserve dans la vitrine de son bureau des flacons de vins Pays d’Oc, comme d’autres y exposent leurs trophées.

Le rêve américain

Car l’aventure des Pays d’Oc est une histoire de pionniers, de visionnaires, de défricheurs… Des mots qui évoquent le Far West et ce n’est pas pour rien. Jacques Gravegeal grandit dans l’après-guerre et le rêve américain lui susurre des mots doux, appelle sa vocation et, au final, façonne sa destinée. Il pose les pieds pour la première fois en Californie dans le début des années 1980. « J’en ai eu des frissons ! Enfin, je touchais cette terre… » lâche-t-il dans un des rares moments où il se livre. S’il vient dans cette terre lointaine du Pic Saint Loup et des Côteaux du Languedoc, c’est qu’il veut comprendre la stratégie américaine viticole. 

"Enfin, je touchais cette terre"
« C’est un vignoble ancien. Au départ, la Californie a cherché à copier le modèle français avec des Cabernet Bordeaux, des Merlot Bordeaux. Mais cela n’a pas fonctionné. Ils ont donc conservé uniquement le nom du cépage » explique-t-il. Le « Grand Jacques », comme certains l’appelle en rapport avec sa taille et peut-être aussi son charisme, revient en France avec l’idée qu’il faut vendre des vins de cépages.

Mais comment faire ? A cette époque, le vignoble languedocien est en pleine transformation. Il continue de souffrir de la crise de la mévente des vins qui a présidé au lancement de la Directive Languedoc fin des années 70, politique voulue par Jacques Chirac en tant que ministre de l’Agriculture. Le vignoble commence à recevoir des primes à la restructuration et crée des îlots de plantation selon des schémas directeurs définis par la Chambre d’agriculture. Lentement, le vignoble introduit les cépages internationaux et plante un vignoble mécanisable. Du fait de ses fonctions Jacques Gravegeal n’est pas étranger à cette nouvelle politique, il est alors président des Jeunes Agriculteurs de l’Hérault et reçoit le mandat de président de la Chambre d’agriculture en 1989. Mais, si le vignoble est en train de changer de visage, reste une question : comment vendre ce vin nouvelle génération ?

Nouer un deal avec le négoce

Peu s’en souviennent sans doute, mais au début des années 1980, Jacques Gravegeal s’est investi pour les AOC. Il est vice-président délégué de l’AOC Côteaux du Languedoc, dont le directeur est un certain Jean Clavel. Pour eux, il est clair qu’ils ne parviendront pas à convaincre l’Inao d’autoriser l’extension de l’aire des Côteaux du Languedoc. « Dans ce contexte, on se dit qu’il faudrait un vin de pays régional » explique Jacques Gravegeal. Mais surtout, un négoce pour le vendre, car le président est convaincu d’une chose : la réussite commerciale ne passera que par un partenariat solide entre la production et le négoce. Jean Clavel lui conseille de rencontrer JeanJean qui l’envoie chez Robert Skalli, négociant à Sète.

La rencontre sera décisive. Elle a lieu dans un restaurant. Agé de 35 ans, Jacques Graveageal est impressionné. Il n’a pas l’habitude de fouler des lieux aussi spacieux ; et surtout de manger les délicieuses pâtes préparées dans la plus pure tradition italienne. S’il ressent une certaine fébrilité, c’est qu’il n’a pas non plus l’habitude de côtoyer le monde des grands entrepreneurs : la famille Skalli détient alors Taureau Ailé et Lustrucru, lui ne connaît que le monde de la vigne languedocienne. « A ce repas, il y avait toutes les forces de vente de Skalli. Je lui parle du projet de vendre des vins de cépages. J’évoque aussi ce que j’ai vu en Californie » explique Jacques Gravegeal. Robert Skalli ne montre que peu de réactions durant la discussion. « A la fin du repas, je pensais que je ne l’avais pas convaincu ». Pourtant, après avoir consulter son équipe sur ce qu'elle pense du projet, Robert Skalli se tourne vers Jacques Gravegeal et lui tend la main. Le deal est scellé. « Ce n’est qu’après m’avoir serré la main qu’il m’a confié qu’il détenait un domaine en Californie et que c’est mon discours sur cette viticulture américaine qui l’avait convaincu » s’étonne toujours Jacques Gravegeal.

L’effet boule de neige

Robert Skalli laisse une certaine liberté à Jacques Gravegeal en lui confiant notamment le soin de déterminer le périmètre géographique de ce vin de cépage. Il sera aussi d’une grande aide dans le choix du nom. « Pays d’Oc était une marque de seconde labellisation délivrée par l’administration au négoce. Robert Skalli accepte de mettre le nom entre les mains de la production » indique Jacques Gravegeal. Par ailleurs, l’entrée de Robert Skalli dans l’aventure convainc Jeanjean de s’y associer. Puis, le commerce local prend le train en route et, dans les années 1990, ce sont les négociants bordelais qui viennent chercher du Pays d’Oc cépage pour répondre à leur clientèle internationale. Enfin, la consécration arrive fin des années 1990 avec l’entrée de Castel dans la danse et ses deux marques iconiques : Roche Mazet et Ormes de Cambras.

"Je n’ai plus eu peur de rien, ni de quiconque ! "

Si la rencontre est décisive dans la création des vins de Pays d’Oc, elle l’est aussi pour Jacques Gravegeal. Peut-être l’homme naît-il une deuxième fois ce jour-là ? « Après cette rencontre, j’ai eu un punch énorme ! Je n’ai plus eu peur de rien, ni de quiconque ! Ni ministre, ni président » se souvient Jacques Gravegeal. Et ceux qui auront eu à le croiser par la suite, aduleront tantôt cette force, tantôt ressentiront le picotement de quelques égratignures. Le président marche désormais pour un label : les Pays d’Oc. Et ceux qui se mettront en travers de la route auront à bien mesurer les conséquences de leurs actes. Les vins de France de cépage, nés de la réforme de l’OCM de 2008, en savent quelque chose. « C’est l’Espagne qui est le premier acteur des vins de table de cépages. Pas la France qui est un vignoble d’indications géographiques » s’agace Jacques Gravegeal.

Les deux clés du succès

Les Pays d’Oc naissent en 1987 après une manœuvre politique pour faire en sorte que l’Office des vins, composés de responsables professionnels plutôt hostiles à l’idée de leur création, vote en leur faveur. L’aventure commerciale peut alors commencer. Pays d’Oc s’attache à « donner confiance au marché » insiste Jacques Gravegeal pour qui le succès du label repose sur deux fondamentaux : la dégustation de 100 % des vins et un rendement maîtrisé à 90 hl/ha maximum. Le premier assure l’aspect qualitatif, le second stabilise le marché.

Mais peut-être, ce succès est-il aussi le fait d’une histoire d’hommes. « Le oui de Robert Skalli pèse six millions d’hl aujourd’hui » martèle Jacques Gravegeal. L’entente du duo a été primordiale. « Nous n’avons rien à voir tous les deux. Mais notre grande différence a fait que l’on s’est entendu. Comme quoi, la différence des individus n'est pas un obstacle ! ». Une leçon apprise à force de guider les Pays d’Oc à travers la jungle du marché et les différentes manœuvres politiques. Une histoire a rebondissements dont les principales étapes sont archivées dans un album où s'alignent photos et coupures de presse, que Jacques Gravegeal laisse rapidement voir. L’histoire d’un vin « self made men ».

 

 

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