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Commerce international

Le Nouveau Monde s’apprête à tirer profit de la petite récolte européenne

Vendredi 03 novembre 2017 par Sharon Nagel

Les exportateurs australiens, entre autres, sont prêts à saisir des opportunités offertes par la chute de la production européenne.Les exportateurs australiens, entre autres, sont prêts à saisir des opportunités offertes par la chute de la production européenne. - crédit photo : Happy Wine Woman
L’orientation généralisée des prix à la hausse devrait mettre du baume au cœur des producteurs de vin. Mais selon le dernier rapport trimestriel de la Rabobank, elle ne suffira pas pour compenser la perte de volumes et se traduira par une compression des marges, voire la disparition de certaines entreprises.

Hausse des prix des vins italiens et espagnols

Selon les premiers éléments d’information présentés par l’OIV la semaine dernière, la production viticole mondiale (246,7 Mhl) aura baissé de 22,1 millions d’hectolitres en 2017 par rapport à l’année dernière, du fait notamment des pertes enregistrées en Italie, en France et en Espagne. Comme le note la banque néerlandaise, « s’il n’est pas rare de voir l’un des trois producteurs traverser une année difficile, il est très peu commun de constater une telle faiblesse de récolte simultanément dans les trois pays. Pire encore, cette situation fait suite à deux années de très faibles récoltes en Argentine, cinquième pays producteur de vin au monde ». Les répercussions n’ont pas attendu l’annonce de l’OIV pour se faire sentir. Déjà au printemps dernier, devant les premiers signes d’une baisse potentielle de la production en Europe et malgré une récolte correcte dans le Nouveau Monde, certains prix ont commencé à se raffermir. « L’augmentation des prix des vins italiens et espagnols en vrac est particulièrement sensible et a débuté dès le mois de mai lorsque les premiers risques au niveau de la production se sont manifestés. Dans le même temps, le prix des vins français est resté stable mais nous ne pouvons pas exclure des augmentations dans un proche avenir ».

« Une baisse spectaculaire des disponibilités »

Les indicateurs au niveau mondial rendent ce scenario fortement probable. L’OIV estime que la consommation mondiale de vin, globalement sur une courbe ascendante, devrait se situer dans une fourchette de 240,5 à 245,8 Mhl, soit un milieu de fourchette à 243,2 Mhl en 2017, chiffre qui ne tient pas compte des autres utilisations. Les stocks étaient déjà légèrement faibles au début de l’année et devraient baisser d’au moins 20 Mhl en 2018, ne serait-ce que sous l’effet de la baisse de la production cette année. Certes, il existe quelques moyens pour compenser les pertes : les volumes destinés à l’élaboration de moûts et d’eaux-de-vie peuvent être restreints et certains raisins qui auraient été éliminés en temps normal ont pu être vinifiés pour produire des vins d’entrée de gamme. D’après le rapport mensuel du courtier international Ciatti, l’Italie cherche à pallier son déficit de raisins en achetant des jus et moûts génériques en Espagne pour ensuite les vinifier chez elle. Mais globalement, la Rabobank estime que l’effet de ces mesures sera très limité : « Même avec ces ajustements à la marge, nous prévoyons une baisse spectaculaire des disponibilités de vin pour 2018… dont les effets les plus intenses seront ressentis en Europe ».

Le malheur des uns fait le bonheur des autres

C’est bien ce que prévoient les pays producteurs du Nouveau Monde qui ne cachent pas leur satisfaction devant la chute de la production en Europe et comptent bien en tirer profit. A titre d’exemple, le directeur général de l’organisme de promotion générique Wine Australia, Andreas Clark,  a déclaré la semaine dernière qu’une contraction des disponibilités mondiales aurait « un impact positif pour nos exportateurs ». Rappelons que la production australienne en 2017 a atteint le niveau record de 1,930 millions de tonnes. Citant le cas de la Chine, première destination des vins australiens à l’export, Andreas Clark a évoqué la possibilité de récupérer des parts de marché détenues jusqu’à présent par la France, qui risque de perdre des points faute de volumes. Toujours dans l’Hémisphère sud, des déclarations faites par plusieurs responsables professionnels argentins vont dans le même sens. S’exprimant également la semaine dernière dans la presse locale, Carlos Iannizzotto, responsable de l’association des coopératives vitivinicoles (Acovi), a affirmé qu’il s’agissait d’une « opportunité magnifique, surtout puisqu’il s’agit de deux des plus grands producteurs au monde que sont l’Espagne et l’Italie en plus de la France. Nous avons un marché international qui nous permettra de réussir avec moins de concurrence ». Un avis quelque peu nuancé par les propos de Carlos Fiochetta, responsable de la Coviar : « Il faut voir comment cela se passe au niveau des stocks dans ces pays, un sujet qui n’est pas analysé [dans le rapport de l’OIV], pour définir s’il leur manquera peu ou beaucoup de vin pour approvisionner leurs marchés ». Pour d’autres professionnels argentins, si les opportunités offertes par la conjoncture actuelle sont évidentes, l’Etat ne pourra pas faire l’impasse sur la mise en place de mesures destinées à améliorer la compétitivité de la filière argentine. Carlos Iannizzotto lui-même reconnaît que « s’il n’y a pas de lignes directrices en matière de tarifs douaniers, de restitutions à l’exportation et de taxes, il sera difficile de profiter de cet avantage, surtout en ce qui concerne le vin en vrac et les moûts … »

Augmentation inévitable des prix consommateurs

Quant aux autres implications de la faible récolte européenne, la Rabobank va jusqu’à prévoir une baisse de la consommation mondiale en 2018, impactant notamment les vins d’entrée de gamme. « Dans le contexte d’une contraction des disponibilités, les opérateurs qui commercialisent des vins vendus relativement cher seront mieux placés pour sécuriser leurs approvisionnements, ce qui aura pour effet de réduire les disponibilités pour des vins d’entrée de gamme. De plus, face à l’augmentation des prix des raisins et des vins en vrac, les metteurs en marché devront inévitablement appliquer certaines hausses tarifaires, leurs faibles marges brutes ne leur permettant pas d’absorber la totalité de ces augmentations et d’éviter de les répercuter sur les détaillants et les consommateurs ». Le commerce réagit déjà à cette perspective : dans un communiqué émis la semaine dernière, l’association des négociants britanniques (WSTA) a affirmé que l’annonce de l’OIV quant à l’envergure de la baisse de la production mondiale en 2017 suscitait « de réelles inquiétudes au sein des entreprises britanniques ». Et son directeur Miles Beale de déclarer : « En tant que principal importateur de vins par habitant au niveau mondial, le Royaume-Uni ressentira obligatoirement les effets d’une conjoncture de plus en plus difficile. Les prix consommateurs vont inévitablement augmenter ».

Des perdants en amont et en aval

Que ce soit du côté de la production ou du négoce, le scénario dépeint par la Rabobank n’est pas particulièrement réjouissant. « Même si le prix des raisins et des vins en vrac progresse suite à la baisse de la production, dans la plupart des cas, cette progression ne suffira pas à compenser la perte des volumes, comprimant ainsi les marges des producteurs. Parallèlement, les metteurs en marché assisteront à l’augmentation du prix de leurs vins, mais hésiteront à répercuter la totalité de cette augmentation car de fortes hausses entraînent la perte de marchés qui sont extrêmement difficiles à récupérer. Ainsi, nous prévoyons que bon nombre d’entreprises vinicoles européennes seront confrontées à une baisse de volumes conjuguée à des marges plus serrées. Certaines d’entre elles pourraient ne pas survivre à une telle conjonction de phénomènes ». Il est vrai que les frontières entre les différentes catégories de produits s’effaçant peu à peu, les bières et même les spiritueux pourraient être les heureux gagnants de cette situation, sinon de pénurie, du moins de faibles disponibilités. Mais comme dans toute chose il y a du bon, la banque néerlandaise conclut en estimant que malgré « le stress et la douleur suscités par la faible récolte européenne en 2017 au sein de nombreuses entreprises vinicoles, les faibles disponibilités pourraient à long terme encourager les consommateurs à monter en gamme ». Une consolation qui, pour l’heure, semblera sans doute bien maigre pour beaucoup d’opérateurs.

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