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Espagne

Les pertes de récolte encouragent-elles des pratiques illicites ?

Vendredi 15 septembre 2017 par Sharon Nagel

La récolte espagnole a débuté exceptionnellement tôt cette année
La récolte espagnole a débuté exceptionnellement tôt cette année - crédit photo : COAG
Comme en France, les producteurs espagnols déplorent une baisse significative de la production de vins et moûts cette année. De quoi susciter l’espoir d’une hausse tout aussi substantielle des prix. Mais du côté de la production, des voix se lèvent pour dénoncer ententes tarifaires et utilisation de pratiques œnologiques prohibées.

19 Mhl attendus à Castille-La Manche

Au niveau national, début septembre les coopératives espagnoles ont estimé la récolte 2017 à 35 millions d’hectolitres, soit une régression de 20% par rapport à l’an passé. Pour la seule région de Castille-La Manche, les coopératives ont émis un pronostic de 19 Mhl, en baisse de 22% comparé à 2016, répartis entre 9 Mhl de blancs, 7,5 Mhl de rouges, 2 Mhl de moûts blancs et un demi million d’hectolitre de moûts rouges. « Il faut remonter à 2012 pour rencontrer une récolte présentant des caractéristiques similaires, très faible par rapport à celles auxquelles nous nous sommes habitués ces dernières années… » a affirmé le président des coopératives agro-alimentaires de la région, Angel Villafranca.

Une récolte catastrophique dans les zones non irriguées

De plus, derrière ces chiffres globaux se cachent des disparités importantes, la présence d’installations d’irrigation pouvant faire varier les prévisions du simple au double étant donné l’impact de la sécheresse cette année. Ainsi, dans la région d’Estrémadure, où les coopératives ont annoncé cette semaine une production de 2 140 000 hl contre une moyenne quinquennale de 3 800 000 hl, certaines zones non irriguées comme Tierra de Barros prévoient une perte de 50% pour les raisins rouges et de 30% en blanc. Les coopératives, qui représentent 68% de la production de vin en Estrémadure, ont sollicité différentes aides auprès de l’Etat tant la situation est jugée « désastreuse ». La région perd ainsi sa place de deuxième région productrice espagnole, pour se voir reléguer au cinquième rang.

Optimisme du côté des viticulteurs

Dans tous les vignobles espagnols, les producteurs de raisin nourrissent l’espoir que le haut niveau qualitatif de la récolte cette année entraîne une augmentation des prix à même de compenser les pertes en volume. Début septembre, les coopératives de Castille-La Manche prévoyaient des prix s’échelonnant de 45 euros l’hectolitre pour des blancs basiques génériques à 55 euros l’hectolitre en rouge, les moûts devant se positionner autour de 3,75 euros le degré hectolitre. Les baisses de production prévues en France et en Italie, conjuguées à une production 2017 inférieure à celle des années précédentes dans l’Hémisphère sud, ne font que renforcer l’optimisme des viticulteurs espagnols. Certains responsables de cave, comme le président de Virgen de las Vinas à Tomelloso (Ciudad Real) – qualifiée de plus grande coopérative d’Europe avec 23 000 ha de vignes et 2 000 adhérents – confirment l’orientation à la hausse des prix, tendance qui vient « compenser la perte de récolte ». Mais voilà que dans le même temps, un organisme professionnel dénonce des pratiques illicites au sein de certaines bodegas.

La fixation des prix dénoncée

Au début du mois, l’Association des jeunes agriculteurs de Castille-La Manche (ASAJA) a pointé une éventuelle entente sur les prix entre bodegas situées dans différentes régions. Dans un courrier adressé à la Commission nationale des Marchés et de la Concurrence, l’association a signalé que les prix de référence s’appliquant aux raisins achetés par les principales bodegas de Castille-La Manche correspondaient à ceux des bodegas situées dans des communautés autonomes telles que l’Estrémadure et Murcie, « indépendamment des caractéristiques, des quantités et des qualités des raisins, ce qui laisse soupçonner un éventuel accord pour fixer les prix ».

Une dizaine de bodegas soupçonnées d’avoir chaptalisé leurs vins

Par ailleurs, l’ASAJA a également alerté les autorités espagnoles sur un éventuel recours à « des produits qui ne sont pas dérivés de la vigne » lors du processus de vinification, et notamment l’utilisation de la chaptalisation par certaines bodegas. « Les premiers soupçons viennent des prix de certains vins puisqu’il n’est pas logique que, une fois pris en compte les coûts de production réels, nous trouvons sur les linéaires des supermarchés, des bouteilles de vins avec des mentions telles crianza, reserva et même gran reserva à un prix de l’ordre de 1,10-1,20 euros », dénonce l’association. Dans un communiqué publié en fin de semaine dernière, l’ASAJA affirme qu’une dizaine de bodegas auraient eu recours à la chaptalisation, pratique interdite dans la région de Castille-La Manche, à fois par la réglementation communautaire et espagnole. « Certes, cela s’est produit dans une dizaine de bodegas seulement, mais ce qui est certain, c’est que la quantité de vin mise sur le marché peut s’avérer suffisante pour le perturber », a déclaré José Maria Fresneda, secrétaire général de l’organisation, lors d’une conférence de presse.

Des viticulteurs mécontents des prix des raisins

L’ASAJA a appelé les autorités régionales et nationales à « assumer leurs responsabilités et agir immédiatement pour que ce vin n’entre pas sur le marché ». Elle a également interpellé la Commission européenne, lui demandant de vérifier la quantité de sucre utilisée par les bodegas, avec des analyses sur des échantillons de vins et des contrôles sur les sacs de sucre dans leurs installations. Et José Maria Fresneda d’insister : « Pendant que ces bodegas profitent d’acheter moins cher des raisins n’ayant pas la teneur en alcool requise et du sucre de betterave ou de manioc à la place de moûts concentrés pour faire du vin… les vins élaborés par ce processus de chaptalisation circulent sur le marché sans mention spécifique sur l’étiquette, ce qui implique une atteinte à la qualité et une tromperie pour le consommateur ». De son côté, l’Union des Petits Agriculteurs et Eleveurs (UPA) de Castille-La Manche a déploré cette semaine que les prix des raisins « ne compensent pas la réduction de la production » et réclame des « prix dignes et non pas inférieures aux coûts de production ». Elle a également estimé que les autorités compétentes devraient exercer un contrôle plus important sur « l’arrivée de raisins étrangers, notamment dans certaines dénominations d’origine comme celles de Galice, Castille et Léon et Rioja ».

Les stocks chutent

Quoi qu’il en soit, globalement les indicateurs sont au vert pour le secteur vitivinicole espagnol. Le ministère de l’Agriculture a annoncé lundi que les exportations de vins ont atteint un record historique sur l’année mobile se terminant en juin 2017, avec un chiffre d’affaires de 2 710 millions d’euros et un prix moyen au litre en progression. Le ministère a également souligné une hausse de 2,4% en volume de la consommation par habitant dans les ménages espagnols pour une augmentation de 7,8% en valeur. Ces chiffres se reflètent dans l’état des stocks, en baisse de 9,82% sur le seul mois de juin selon notre confrère La Semana Vitivinicola, pour totaliser 36,18 Mhl en fin de mois contre 40,12 Mhl au 1er juin. Dans ce contexte, le courtier international Ciatti affirme que les prix devraient être supérieurs à ceux du début de la dernière campagne et proches des tarifs pratiqués en milieu de campagne. Certains gros opérateurs se sont déjà positionnés en hausse de 15-20% sur leurs achats de raisins. A suivre donc…

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