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Asian Wine & Spirits Tasting-Forum
« La Chine n'a pas vocation à devenir un grand pays exportateur de vins »

Terre de tous les superlatifs, l'Asie ne cesse d'étonner le monde des vins et spiritueux de par son envergure et surtout son rythme de développement effréné. Pour mieux suivre cette (r) évolution et promouvoir les échanges à l'intérieur de ce vaste territoire, la société belge Vinopres s'est associée au Beijing International Wine & Spirit Exchange à Pékin pour organiser à la mi-octobre la première Asian Wine & Spirits Tasting-Forum.
Par Sharon Nagel Le 02 novembre 2016
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« La Chine n'a pas vocation à devenir un grand pays exportateur de vins »
Dans quelle direction la Chine vitivinicole s'oriente-t-elle ? - crédit photo : Jürgen Schmücking
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u 10 au 12 octobre dans la toute nouvelle zone (oeno) touristique de Pékin, à Fangshan, une série de conférences et de dégustations a permis de mettre en lumière, non seulement la diversité et l’ampleur de la production asiatique de vins et spiritueux mais aussi les traditions séculaires liées à sa consommation. Du baijiu omniprésent dans la culture chinoise – et concurrent direct des vins – au whisky indien, en passant par le gin des Philippines, le soju coréen et le shochu japonais, les Asiatiques ont déjà une vaste panoplie de boissons alcoolisées à leur disposition. Sans parler des vins issus de cépages autochtones, d’hybrides et autres lambrusques. Au-delà de cette diversité époustouflante, plusieurs pays asiatiques s’appliquent à développer une production vitivinicole à l’image des vins occidentaux, accompagnée d’une offre oenotouristique qui ferait pâlir d’envie bon nombre de caves européennes. Mais si le koshu japonais et l’utilisation de qvevris géorgiens interpellent un public international toujours plus large, c’est la Chine qui focalise l’attention d’une grande partie de la filière internationale.

Un vignoble de 1 200 ha aux portes de Pékin

S’il est un lieu qui symbolise les ambitions de la Chine vitivinicole, c’est bien Fangshan. Banlieue de Pékin, cette zone autrefois dédiée notamment à l’extraction de marbre, est désormais destinée à devenir une ceinture verte autour de cette ville aux problèmes de pollution récurrents. Outre les centaines de milliers d’arbres que les pouvoirs publics plantent, c’est la vigne qui doit contrecarrer ces problèmes, non seulement en améliorant la qualité de l’air, mais aussi en offrant aux habitants de Pékin un écrin de verdure. Au total, 1 200 hectares de vignes doivent y être implantés et une soixante de châteaux érigés, dont une bonne vingtaine est déjà construite. Les premières vignes ont été installées en 1999 mais les plantations continuent aujourd’hui, au milieu des terrains de golf et hôtels de luxe. Oublions les restrictions budgétaires omniprésentes en Europe, ici industriels et autres hommes d’affaires prospères ne lésinent pas sur les moyens, s’offrant de véritables temples dédiés au vin, aux allures européennes incontestables. Tentant, peut-être pour certains, de satisfaire leur égo, ils ont compris tout l’intérêt de développer un secteur vitivinicole aux portes d’une ville de plus de 20 millions d’habitants.

Des coûts de production qui rendent le prix des vins souvent prohibitif

Mais jusqu’où la Chine va-t-elle, et peut-elle aller dans sa démesure viticole ? Compte-t-elle transformer son vignoble de plus de 800 000 hectares, aujourd’hui dédié à 90 % aux raisins de table, pour devenir une véritable puissance vinicole mondiale ? Même au sein de la Chine, les avis sont partagés. Pour le professeur Demei Li, maître de conférences à l’école d’agriculture de Pékin, consultant et intervenant lors d’une des conférences organisées par Vinopres/BIWSE, le manque de compétitivité qui caractérise une partie non négligeable de la filière chinoise va restreindre ses ambitions, sur le marché domestique comme à l’international. « Les coûts de production en Chine sont tels, que l’avenir vitivinicole du pays réside dans les grandes marques, d’un côté, et les petites exploitations de haut niveau qualitatif de l’autre, il n’y a pas de positionnement intermédiaire possible ». Et de citer l’expérience de Moët Hennessy – qu’il connaît bien pour avoir conseillé l’entreprise française – dont le vin rouge chinois a été lancé à un prix équivalent à 200 € la bouteille. « Il ne s’agit pas de profiter de l’image prestigieuse de l’entreprise pour positionner le vin à ce prix-là », insiste le professeur Li, « mais du véritable coût du produit. Les besoins en main-d’œuvre en Chine sont très importants ». La nécessité d’enterrer les vignes l’hiver dans bon nombre de régions viticoles chinoises, ayant pour effet de raccourcir leur durée de vie, et de les protéger contre la propagation de maladies dans d’autres, multiplie en effet les interventions, et donc les frais. À telle enseigne, que pour ce consultant émérite, « la Chine n’a pas vocation à devenir un grand pays exportateur de vins, ni même un grand pays producteur. Certes, des études sont en cours pour tenter de réduire les coûts de production et simplifier le travail à la vigne et à la cave, mais ce processus sera long. Il ne s’agit pas ici de mettre au point un vélo ! »

De petits producteurs jettent l’éponge

Ses affirmations semblent confirmées par l’orientation actuelle de la production chinoise de vin. D’après les chiffres de l’OIV, la Chine a élaboré 11 millions d’hectolitres de vins en 2015, contre 13 Mhl trois ou quatre ans plus tôt, pour une consommation avoisinant 16 Mhl. Dans le même temps, les importations de vins explosent. Toujours selon l’OIV, elles ont fait un bond de 44 % en 2015. De source chinoise, les importations poursuivent cette même tendance au cours des six premiers mois de 2016, augmentant de 55 %. La part significative des vins en vrac (+52,5 % en 2016) dans ces importations témoigne de leur utilisation : elles servent, en effet, à compenser la baisse de la production locale et proviennent en grande partie du Chili (73,5 %) ; leur prix moyen au litre est de 0,73 $. Comme le souligne le professeur Demei Li, l’ajout de vins étrangers en vrac permet d’arrondir des cuvées chinoises manquant de maturité du fait de conditions de récolte souvent compliquées, exacerbées par des précipitations. C’est la raison pour laquelle de petits producteurs de raisins ont tendance à jeter l’éponge et à s’orienter vers d’autres cultures.

Les spécificités chinoises restent à trouver

Pour sa part, Weidong Huang, professeur à l’Université de l’Agriculture de Chine à Pékin, s’est montré plus optimiste quant à l’avenir de la Chine vitivinicole, tout en insistant sur ses faiblesses, à surmonter impérativement. Le développement rapide du secteur l’a poussé à sauter des étapes majeures. Malgré une superficie considérable, de l’ordre de 100 000 hectares pour une production annuelle aux alentours d’un million de tonnes de raisins de cuve, très de peu d’études a été conduit pour assurer la meilleure adéquation entre l’encépagement et le terroir. Le secteur avance par tâtonnements et manque encore de véritable système de classification, d’identification et de réglementation. Weidong Huang prône ainsi la mise en place d’une hiérarchie dans les zones les plus qualitatives, à des échelons variant du niveau départemental à celui d’une seule cave, en passant par les villages. « Dans un secteur mondialisé et uniformisé, la Chine doit créer des éléments de différenciation pour éviter de se fondre dans une production de masse. Ce risque est réel étant donné la forte orientation européenne prise par le secteur vitivinicole chinois », a martelé le professeur.

Des vocations spécifiques émergent

Dans le même esprit, ce dernier a insisté également sur la nécessité de mettre en lumière des cépages autochtones et d’approfondir les connaissances en matière d’encépagement, même si certaines zones se montrent déjà propices à la culture de variétés spécifiques et à l’élaboration de certains profils de vins. Ainsi, la région de Huanren, baptisée vallée de l’or liquide, au nord-est de la Chine, se profile comme un centre majeur pour la production de vin de glace, abritant aujourd’hui plus de 20 caves dont celles de Changyu et de Dynasty. D’autres zones encore proposent, par exemple, des vignobles en altitude susceptibles de produire des vins blancs de qualité à partir de cépages comme le chardonnay.

Un travail de normalisation à réaliser

Mais si la Chine avance à pas de géant, il lui reste encore force à faire pour développer un secteur vitivinicole crédible et compétitif, de l’avis même des experts locaux. « La crédibilité représente la pierre angulaire du développement sain et sûr d’une région viticole », reconnaît Weidong Huang. « Nous devons généraliser un système de traçabilité et de bonnes pratiques car il y a trop d’irrégularités au sein des entreprises. La plupart des sociétés vinicoles ne sont pas propriétaires de vignes. Elles achètent des raisins auprès de viticulteurs et, en l’absence d’un dispositif de classification, nous voyons encore un manque d’éthique. La publicité et l’étiquetage doivent aussi être normalisés ». Sans parler de la nécessité de perfectionner les pratiques culturales, afin de réduire les coûts, d’améliorer la qualité et de diversifier l’offre pour répondre aux besoins d’un consommateur qui sera de plus en plus exigeant.

Le soutien des pouvoirs publics

Comme le professeur Demei Li, Weidong Huang évoque une dichotomie au sein de la filière vitivinicole chinoise, avec d’une part, de grandes wineries proposant des marques de premier plan, et de l’autre des exploitations de petite ou moyenne taille. En l’absence de rentabilité immédiate, celles-ci auront néanmoins besoin du soutien des pouvoirs publics. Un soutien qui, si l’on en juge par l’exemple de Fangshan et de l’implication du gouvernement local, pourrait bien se concrétiser.

Des conférences et un concours

En dehors du cycle de conférences, Vinopres/BIWSE ont également organisé un concours des vins et spiritueux qui a recueilli environ 700 échantillons. Les résultats peuvent être consultés à l'adresse: www.aws-silkroute.com

Tags : Chine
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