LE FIL

Démo curetage

Une alternative éprouvée à l’arrachage des vignes infectées par l’esca

Mardi 20 septembre 2016 par Alexandre Abellan

Ce 16 septembre, Massimo Giudici et Tomasso Martignon ont démontré leur maîtrise du curetage de ceps particulièrement atteints par l’esca. Le duo estime avoir cureté 10 000 ceps en France et en Italie ces cinq dernières années.
Ce 16 septembre, Massimo Giudici et Tomasso Martignon ont démontré leur maîtrise du curetage de ceps particulièrement atteints par l’esca. Le duo estime avoir cureté 10 000 ceps en France et en Italie ces cinq dernières années. - crédit photo : Alexandre Abellan (Vitisphere)
Tant que les symptômes de dépérissement sont visibles et que les flux de sève sont actifs, les opérations de curetage sont d’actualité et permettent d’envisager une production sur les prochaines années. Démonstration vidéo dans le vignoble de Cadillac, avec deux maîtres tailleurs italiens.

Avec sa chemise canadienne, son pantalon anti-coupure et sa tronçonneuse vrombissante, Massimo Giudici ressemble plus à un bûcheron qu’à un maître tailleur lorsqu’il réalise un curetage. Mais à écouter le formateur italien (société Simonit & Sirch), il tient avant tout du dentiste viticole : brossant préventivement les vignes lorsqu’il les taille, et les soignant chirurgicalement quand il en retire l’amadou, symptôme de l’esca. « La vigne est intoxiquée par des champignons, on soigne le pied en enlevant la partie cariée » s’exclame-t-il, l’accent chantant, ce 16 septembre, dans les vignes du château Reynon (Domaines Denis Dubourdieu, AOC Cadillac).

Avec l’appui du défunt professeur Denis Dubourdieu (lire encadré), l’entreprise italienne réalise sur sa propriété des essais de curetage depuis 2011. Si la technique n’est pas neuve, étant pratiquée depuis des années en France par François Dal (SICAVAC), les experts italiens se targuent de l’avoir éprouvée expérimentalement. Ils s’appuient ainsi sur le suivi de vignes sauvées, malgré des symptômes avancés de dépérissements (chroniques ou apoplectiques).

Expulser les toxines

Pour réussir son curetage, il faut avoir le bon matériel d’élagage (y compris de protection), mais aussi de l’œil et de la pratique. Une fois un cep contaminé repéré (bois non aoûtés, feuilles tigrées, grappes sèches…), « on cherche à ouvrir une porte d’entrée. Le but, c’est de préserver le bois vivant » résume Massimo Giudici (voir vidéo ci-dessous). La période idéale pour réaliser un curetage reste août-octobre, quand les symptômes sont visibles et les flux de sève importants (même si les curetages peuvent aussi se faire l'hiver).

"C’est pas sorcier"

D’une main assurée, il pratique la première attaque à la tronçonneuse thermique (type "carving", avec une lame courte et pointue). Vidant le gros du bois spongieux, cette opération est suivie par une opération de fignolage à la tronçonneuse électrique. Grattant avec précision les îlots infectés, quitte à faire des trous dans le tronc évidé. En moyenne, un technicien expérimenté peut cureter cinq à dix pieds par heure dans le vignoble bordelais (selon l'état des pieds, leurs tailles, etc.). Sur le cep évidé, la surface curetée s’oxyde par la suite, formant un film qui se durcit et forme une nouvelle écorce.

 

Cureté en profondeur il y a trois ans, ce pied de sauvignon blanc ne présente plus de symptômes d’esca. Et a continué de produire des raisins (ici tout juste vendangés).


Cinq ans d’essais probants

Si les ceps paraissent particulièrement mutilés à la fin du curetage, ils déploient dès l’année suivante un feuillage et des fruits témoignant de la force vitale de la vigne. Sur les 140 curetages réalisés en 2013 sur les pieds de sauvignon blanc d’une parcelle des cyprès du château Reynon, 82 % n’ont pas réexprimé de symptômes depuis. Et sii 15 % des pieds ont exprimé à nouveau un dépérissement, seulement 3 % sont morts, souligne Massimo Giudici, qui se félicite que « sur 140 pieds à arracher initialement, il n’y en a que huit qui l’ont finalement été ».

Et sur la parcelle témoin, 40 % des ceps atteints sont morts. « L’objectif du curetage, c’est de pérenniser le pied. Ce n’est pas de repousser sa mort, mais de lui permettre de vivre » ajoute Tomasso Martignon, le binôme de Massimo Giudici. Si le curetage tient de l’opération de sauvetage, elle permet non seulement de maintenir un pied en vie, mais aussi en production.

"Avec un pied cureté, on a de la bouteille. Avec un pied complanté, on a un trou."

« Le grand avantage du curetage, c’est que l’on ne perd pas la production. Ce sont des pieds qui sont normalement voués à l’arrachage et qui continuent de produire normalement » affirme Tomasso Martignon, qui reconnaît qu’il s’agit de l’argument choc pour retenir l’attention des viticulteurs. À défaut de plaire aux pépiniéristes, s’amuse-t-il. Contrairement à une complantation après un arrachage, le curetage permet d’éviter un manque à produire, et donc à gagner, inhérent à l’établissement d’un jeune pied sur plusieurs années. Un temps de latence que l’on retrouve également après un surgreffage, que les tailleurs italiens réservent aux cas extrêmes, évoquant de forts risques d’échec selon les conditions climatiques.

Désormais tranquillisés par cette première série de résultats, ils s’apprêtent à déployer leur formation de curetage dans le vignoble européen, les ayant jusque-là réalisées à la demande expresse de quelques propriétés*. Si la perspective d’apprendre à cureter, et sauver, des pieds infectés par l’esca ne peut que séduire les vignerons, la question des coûts de formation reste en suspens. Étant à la discrétion de la société Simonit & Sirch, qui ne communique pas à son sujet. On remarquera que les propriétés bordelaises et champenoises qui constituent son cœur de clientèle sont toutes de très haut standing, témoignant d'un coût peu accessible.

Auto-curetage

Si le curetage a prouvé son efficacité, les raisons de son efficacité restent posées. Ancienne, cette technique modernisée pourrait être une façon d’aider la vigne à expulser des toxines, comme certains pieds semblent réussir d’eux-mêmes. Selon un procédé qui ressemblerait à un auto-curetage. « Il y a des vignes anciennes qui sont arrivées à éliminer toutes seules la partie spongieuse. Elles se vident naturellement » rapporte Massimo Giudici. Les interrogations sur ce phénomène de compartimentation/expulsion sont désormais dans les mains de la recherche viticole.

 

* : Les formateurs de Simonit & Sirch recensent quatre-vingts clients en Italie et une trentaine en France (Bordeaux, Bourgogne, Champagne, Corse et Provence). Et suivent des propriétés En Allemagne, en Australie, aux États-Unis…

A l’origine du projet, le professeur Denis Dubourdieu

« C’est grâce à Denis Dubourdieu que nous nous sommes mis à réfléchir sur la façon de sauver les pieds de vigne atteints » glisse Massimo Giudici. Il se rappelle sa première rencontre avec le regretté professeur, en 2011 dans le vignoble italien. Comme il l’expliquait dans une vidéo début 2015, l’intérêt de Denis Dubourdieu pour le curetage trouve son origine dans la lecture du Traité sur l’Apoplexie publié par René Laffon en 1921 (p. 86, cliquer ici pour en lire la version digitalisée par la BNF).

Convaincu que l’explosion actuelle des maladies du bois est liée à une simplification excessive des modes de conduite du vignoble, il a également plaidé pour une prévention passant par une taille réfléchie selon les flux de sève. En collaboration avec Simonit & Sirch, il a ainsi œuvré à l’ouverture d’un diplôme universitaire pour la taille de la vigne (cliquer ici pour en savoir plus). Sa première promotion sera accueillie cet automne à l’Institut Supérieur de la Vigne et du Vin qu’il dirigeait. « Il faut retrouver les bonnes pratiques, reprendre les bons gestes qui ont été oubliés. La taille douce n’est pas suffisante, il faut préserver les flux de sève. Ce qui permet au pied de gagner en vitalité et aux bois d’être homogènes » résume Massimo Giudici

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