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Médoc

Insatisfaits, des coopérateurs lancent leur Cuma de vinification

Lundi 13 juin 2016 par Alexandre Abellan
Article mis à jour le 14/06/2016 11:54:48

Dans leur CUMA Alliance Bellevue, Denis Canciani et Ingrid Gancel ne sont pas spécialement vignerons dans l’âme. Le premier étant viticulteur par hobby familial (il est professeur de dessin technique au Lycée de Blanquefort), la seconde a découvert la vigne après son mariage à un viticulteur (elle était précédemment clerc de notaire).Dans leur CUMA Alliance Bellevue, Denis Canciani et Ingrid Gancel ne sont pas spécialement vignerons dans l’âme. Le premier étant viticulteur par hobby familial (il est professeur de dessin technique au Lycée de Blanquefort), la seconde a découvert la vigne après son mariage à un viticulteur (elle était précédemment clerc de notaire). - crédit photo : Alexandre Abellan (Vitisphere)
Claquant la porte d’Uni Médoc, trois viticulteurs ont fondé le premier cuvier mutualisé du Bordelais. Une initiative marginale, mais signe d’incompréhensions.

En dehors des instances régionales de la coopération viticole, la création aux vendanges 2015 de la première coopérative d’utilisation de matériel agricole (Cuma) de vinification de Gironde est passée relativement inaperçue. Baptisée Alliance Bellevue, cette Cuma est ouvertement « un clin d’œil à l’ancienne cave d’Ordonnac, qui s’appelle Pavillon de Bellevue », souligne dans un sourire Denis Canciani. Modeste viticulteur médocain, il va y vinifier ses 3,4 hectares de vigne. Du moins, dès qu’il aura quitté la cave d’Uni Médoc, le 31 décembre prochain.

Cette Cuma présente en effet la particularité d’avoir été fondée par trois anciens adhérents de l’union coopérative médocaine, ainsi qu’un vigneron qui plante actuellement ses parcelles*. Sise au lieu-dit Lafon de la commune de Prignac-en-Médoc, cette Cuma se trouve à quelques centaines de mètres d’un site de vinification d’Uni Médoc (Les Vieux Colombiers). Ne se contentant plus d’apporter leurs raisins, ces quatre entrepreneurs les vinifient et les commercialisent désormais individuellement.

Un investissement de 300 000 €

Ouverte l’an dernier, la Cuma est encore en phase de lancement, après un premier millésime d’échauffement et de tâtonnements. En 2015, la structure n’aura vinifié que douze hectares de vigne (flambant neuf, le bâtiment doit rapidement monter à 20 ha). Et pour l’instant, les travaux sont encore en cours : avec l’installation de passerelles, de nouvelles cuves, de la thermorégulation… En incluant la construction d’un nouveau bâtiment et les coûts de matériel, l’investissement global s’élèverait à 300 000 euros.

« On n’en est qu’au début. Les banques n’ont pas tiqué quand on leur a amené notre projet. Alors que lorsque l’on sort de la coop, on n’a aucune trésorerie », s’enthousiasme encore Ingrid Gancel, qui exploite 17 ha de vigne avec son mari (dont 12 ha pour la Cuma, 3 ha encore sous contrat avec Uni Médoc et 2 ha apportés à la cave voisine de Saint-Yzans-de-Médoc).

" C’est un succès"


On ne peut plus enjouée, la viticultrice ne manque pas d’éloges sur la découverte du travail en chai : « c’est une autre approche. Chacun est responsable de son vin et de sa vente. Et c’est un succès ! » Venant tout juste d’embouteiller 77 700 bouteilles de son premier millésime, sous la marque château Saint-Grégoire, elle se félicite d’avoir déjà commercialisé la quasi-totalité de sa production. Accompagné par l’oenologue-conseil Julien Maillet (cabinet Visio Viti Vin), cet enthousiasme pour la découverte du travail en cave se poursuit dans des essais d’élevage sous bois. Qui pourraient conduire à l’avenir à la construction d’un chai à barriques attenant au nouveau bâtiment tout juste existant.

"Notre objectif n’est pas de grossir"


En revanche, l’ouverture de leur chai à d’autres vignerons n’est pas le moins du monde dans les projets des membres de la Cuma. Alors que des sollicitations auraient été réitérées, glisse Denis Canciani. « Mais ce n’est pas dans notre objectif de grossir. Pour moi, on retrouve une coopérative traditionnelle, à quatre copains » se félicite-t-il. Pour expliquer cette volonté de rester à une petite échelle, il évoque la relation compliquée avec sa coopérative d’origine, Uni Médoc.

« Ils n’auraient jamais pris ce risque s’il n’y avait pas des difficultés internes » regrette l’œnologue Stefan Meadow, qui a été petit apporteur de 2006 à 2015 pour Uni Médoc (avec 10 ares de vigne). Et qui n’y voit pas un cas isolé : « d’autres quittent autrement Uni Médoc, que ce soit pour rejoindre d’autres caves coopératives ou ouvrir leur propre cave particulière ».

Sur la grille

Les trois viticulteurs sont des membres du mouvement Uni Transparence, aussi protestataire que minoritaire (distribuant des tracts depuis 2013, mais n’ayant pas réussi à rentrer au conseil d’administration d’Uni Médoc). À les écouter, leur déception se focalise sur la grille tarifaire d’Uni Médoc, qui régente le revenu annuel des vignerons à partir de la notation des vignes et des bennes de raisin.

« À l’introduction d’une grille qualitative en 2002 [sur la cave d’Ordonnac], les notes faisaient varier le revenu de plus ou moins 5 %, pour responsabiliser les viticulteurs » se rappelle Denis Canciani. Désormais, l’amplitude peut être de plus ou moins 30 %. « Avec un prix de base pouvant varier de 70 % ou 130 %, on va quasiment du simple au double. Et même si les extrêmes ne sont jamais atteints, les raisins ont-ils des qualités supérieures de 20, 30 ou 40 % ? » s’indigne Stefan Meadow, qui appelle à la transparence et la libre consultation des notes, « pour pouvoir confirmer la probité du système. Et encourager l’amélioration des pratiques ».

"Nous avons une cave qui marche bien, avec une bonne ambiance"


Pour les dirigeants d’Uni Médoc, ces revendications sont non seulement minoritaires, mais totalement infondées. Sur le cas précis de la rémunération, Xavier Deval, le directeur général d’Uni Médoc précise qu’en 2014, « la moyenne adhérent la plus basse est de 94 %. Les bennes à -30 % correspondent à des bennes à l’état sanitaire dégradé, qui vinifiées seules ne pourraient prétendre à l’appellation. L’objectif est bien qu’il n’y ait plus de ce type de raisin ».

Et d’ajouter que « pour les adhérents qui sont dans le haut de la grille (le plus fréquent 115-125 %), il faut tenir compte que pour avoir une bonne maturité et un bon état sanitaire, il y a plus de prise de risque sur le rendement et donc perte potentielle de volume (ainsi, les adhérents bio sont rémunérés à 130 %) ».

Bref, « il n’y a pas de tensions. C’est une pure polémique, avec des individus qui ne représentent qu’eux-mêmes » conclut posément Xavier Deval. Et c’est avec un soulagement non dissimulé qu’il souligne que ces viticulteurs ne sont plus membres de la coopérative.
Révision à venir

Idéaliste particulièrement pugnace pour les uns, activiste au-delà du tatillon pour les autres, Stefan Meadow ne baisse pourtant pas les bras. Et ce même en n’étant plus membre d’Uni Médoc. Il fonde désormais ses espoirs sur la prochaine révision de la coopérative (prévue en juillet prochain). Remanié par la loi d’avenir pour l’agriculture de 2014, ce contrôle externe est réalisé tous les cinq ans pour vérifier la conformité d’une coopérative. « Ce sera un test » veut croire Stefan Meadow, pour « étudier si la coopérative s’inscrit bien dans le cadre de l’éthique coopérative et s’assurer de sa bonne liaison avec adhérent ».

En 2015, Uni Médoc réunit 184 déclarants pour 1 043 hectares de vigne et un chiffre d’affaires de 16,7 millions d’euros HT. En 2014, elle recensait 195 adhérents pour 1 064 ha et 19,3 millions € HT de chiffre d’affaires.



* : À noter que les deux autres acteurs de la Cuma de vinification sont le beau-fils et le beau-frère d’Ingrid Gancel. Confirmant, au sens propre, l’approche familiale de cette Cuma.

« Une CUMA comme les autres »

« La Fédération des Coopératives Vinicoles d’Aquitaine a craint que la création de cette CUMA de vinification porte atteinte au réseau coopératif. Mais il n’y a pas de concurrence, il s’agit de répondre à un besoin. Et ce n’est qu’un grain de sable dans l’océan » relativise Marie-Josée Garderes, la directrice de la fédération girondine des CUMA. Pour elle, c’est d’ailleurs « une CUMA comme une autre. Le bâtiment et l’outil de travail sont mis en commun et les productions sont totalement séparées. »

Actuellement il n’y aurait pas d’autre projet de CUMA de vinification en Gironde.

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