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Route de l’Entre-deux-Mers
Le vignoble récuse le projet de traitement industriel des déchets

Dans le vignoble du Targonnais, les critiques fusent sur la localisation et l'utilité d'une zone d'activité économique (ZAE). À la suite d'une réunion d'information, les représentants locaux du vignoble ont rendu un avis négatif, laissant présager une mobilisation de la filière bordelaise.
Par Alexandre Abellan Le 26 janvier 2016
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Le vignoble récuse le projet de traitement industriel des déchets
Vue du plateau, où « il faut imaginer 500 mètres plus loin, le long de la route, 6 hectares d’usine » s’alarme le vigneron Jonathan Ducourt. - crédit photo : Vignobles Ducourt
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fficiellement lancé en juin 2012, le projet d’implantation d’une ZAE sur les communes de Targon, Bellebat et Faleyras* agite le vignoble de l’Entre-deux-Mers. Le projet a été présenté ce 20 janvier aux douze représentants cantonaux de l’Organisme de défense et de gestion des bordeaux et bordeaux supérieurs, qui ont unanimement rendu un avis négatif. Ils critiquent le bien-fondé de son modèle d’approvisionnement en sarments et son emplacement en bordure de la RD 671, qui relie Bordeaux à Sauveterre-de-Guyenne.

Sur 10 hectares, ce projet de ZAE a l’ambition d’installer une unité de fabrication de granulats pour poêles issus de sarments de vigne et de tourteaux de raisins – pour produire un combustible normé –, une plate-forme de traitement des déchets verts – pour la production d’humus –, une unité de méthanisation de déchets organiques locaux – pour la collecte et le traitement des ordures ménagères (Semoctom) – et la création d’une Maison des producteurs de pays – pour valoriser les produits locaux, essentiellement des vins.

Protéger une route panoramique ou diversifier un vignoble monolithique ?

À l’intersection de la D671 et D19, la zone se trouve au cœur d’un plateau de vignes, qui n’est ponctué que par le circuit automobile de Faleyras. « La base du projet est globalement louable, mais nous critiquons son implantation sur un axe œnotouristique. Sous couvert environnemental, on installe une zone de déchetterie au bord d’une route paysagère. Je ne vois pas comment y implanter des riverains, une maison rurale… », ironise Jérémy Ducourt, vice-président de l’ODG Bordeaux et Bordeaux Supérieur, également responsable technique des vignobles Ducourt (dont les parcelles se trouvent à proximité du projet).

« Je ne les suis pas, ce n’est pas une route paysagère, il n’y a rien à part de la vigne, en monoculture. Pour planter, ils ont tout rasé : arbres, haies bocagères… », s’emporte Monique Andron-Claverie, la maire de Courpiac, également vice-présidente du développement économique et durable de la communauté de communes du Targonais et administratrice de la Semoctom. Assumant d’être une « néorurale », elle ne voit donc pas d’enjeu touristique dans cette route, mais une opportunité logistique pour diversifier l’activité locale. Et tant pis pour les voisins vignerons : « Quand il sera sur son tracteur, il aura une vue plongeante sur la ZAE. Ce n’est pas plus moche à mon sens que l’actuel désert viticole ! »

Ruptures de sarments

Se souvenant avoir d’abord trouvé séduisant le projet de création d’une usine de granulés d’origine viticole, Jérémy Ducourt critique désormais son principe même d’approvisionnement en sarments. « Dans notre zone de l’Entre-deux-Mers, on ne brûle pas nos sarments, on les broie. On souhaite les garder sur nos parcelles car il s’agit du seul apport naturel de matière organique à la vigne, avec des effets structurants sur le sol (aération, rétention d’eau…) », explique-t-il, jugeant au passage plus écologique de les broyer sur place que de les intégrer à un circuit énergétique, même local et circulaire. Et « au début, on parlait juste des granulés obtenus avec les sarments des viticulteurs alentour. Maintenant, on évoque un ratissage plus large. Aller jusque dans le Médoc ou Saint-Émilion ne correspond pas vraiment à une démarche d’économie circulaire », glisse également Jonathan Ducourt, la responsable communication des vignobles Ducourt.

Mettant en parallèle une distance d’approvisionnement en sarment de 40 à 60 kilomètres avec des pellets « importés des États-Unis et du Canada », Monique Andron-Claverie coupe court : « broyer les sarments sur place présente de nombreuses limites techniques, comme nous l’indiquent des experts de la Chambre d’Agriculture. Et par précaution sanitaire, de grands châteaux préfèrent les retirer. » Pour elle, le projet actuel permet « de rémunérer des sarments avec une unité de granulation et de proposer des amendements de qualité avec la plate-forme de traitement des déchets verts. C’est un projet de proximité à l’échelle du territoire. » Elle revendique actuellement le soutien d’une vingtaine de vignerons, à commencer par Michel Brun, le président de la communauté de commune de Targon). Et pour convaincre les autres, elle ajoute qu’est envisagée l’extraction de molécules fongicides contenues dans les sarments.

Un projet « poupée russe » ou « d’économie circulaire globale » ?

Dernier point d’achoppement pour les représentants du vignoble, l’aspect emboîté des projets rebute, comme si le principe de valorisation énergétique des sarments servait de cheval de Troie à une titanesque station d’épuration. « Le projet de ZAE de Bellebat était initialement vendu comme usine d’agro-pellets, produisant à partir de sarments des granulés pour chaudières thermiques », rapporte Jérémy Ducourt. « Il s’est greffé dessus un projet d’unité de compostage pour les résidus et d’autres déchets verts (assez colossale, avec 20-25 000 tonnes traitées), dont le traitement des déchets nécessite une usine de méthanisation. Le premier projet cache le second, qui cache le troisième », détaille-t-il.

« Il s’agit d’un projet global d’économie circulaire, avec une ZAE colorée par la valorisation des sous-produits de la vigne. Ce n’est pas un projet qui va mettre en péril la viticultture », se défend Monique Andron-Claverie. Elle précise également que le méthaniseur est actuellement à l’état de projet d’opportunité, pour produire du biogaz à partir des 3 000 à 4 000 tonnes de déchets biologiques et 2 000 à 3 000 tonnes de marcs de raisin (provenant des distilleries Douence). Le lancement d’une étude de faisabilité doit être décidé avant la fin de la semaine, pour fixer des seuils de rentabilité de l’outil de méthanisation.

À suivre…

Si l’enquête publique sur la ZAE s’est conclue par l’avis favorable du commissaire enquêteur, aucune date n’est pour l’instant avancée. L’avancée du projet est suspendue à la validation du sous-préfet et aux validations d’étape du Conseil Communautaire de Targon. Face à cette mécanique administrative, on peut désormais s’attendre à une mobilisation croissante des représentants du vignoble. Que ce soit au niveau de l’ODG des Bordeaux et Bordeaux Supérieur, ou au-delà. « Il y a besoin de conserver les sarments au sol. C’est plus simple que de mettre en place des outils industriels qui ne sont pas forcément cohérents avec une approche réellement circulaire », glissait ainsi Bernard Farges, ce 20 janvier à l’occasion du huitième forum environnemental des vins de Bordeaux (dont il préside l’interprofession).


* : Initialement incluse dans le projet, la commune de Faleyras s’en est retirée en avril 2015.

Estimations de production
D'après les études préliminaires de la Communauté de Commune, 40 000 hectares de vignoble se trouvent sur un cercle de 40 kilomètres de rayon autour de Targon. Vue comme une réserve de sarments (avec 2 à 4 tonnes produites annuellement par hectare), cette zone représente un potentiel de 60 à 80 000 tonnes de sarments. La ZAE de Bellebat-Targon
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