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Changement climatique
Les professionnels californiens réalistes ou exagérément optimistes ?

Près de 700 participants ont assisté, le 7 décembre, à une conférence réunissant des entreprises soucieuses de réduire leur impact environnemental dans le cadre de la COP21. Parmi elles, cinq étaient issues du secteur vitivinicole* dont une qui s'est particulièrement distinguée pour son engagement environnemental, bien avant qu'on ne commence à se soucier de l'impact du changement climatique sur la vigne.
Par Sharon Nagel Le 18 décembre 2015
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Les professionnels californiens réalistes ou exagérément optimistes ?
- crédit photo : Wine Institute
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ionnier américain du développement durable

Fetzer Vineyards, l’une des principales entreprises vinicoles aux États-Unis, propriété depuis 2011 du Chilien Concha y Toro, est connu de longue date pour son implication sans réserve dans la protection de l’environnement. Première winery californienne à être autonome à 100 % sur le plan énergétique grâce aux énergies renouvelables (1999), première à rapporter publiquement ses émissions de gaz à effet de serre (2005) et encore première dans le monde à être certifiée « Zero Waste » (zéro gaspillage) en 2014, Fetzer a vu ses efforts de nouveau couronnés cette année avec l’obtention de la certification B Corporation, label récompensant la responsabilité sociétale et environnementale dans le monde des affaires.

 

Une démarche qui remonte à plusieurs décennies

Si Fetzer s’est montré véritablement pionnier dans ce domaine, y compris en dehors des États-Unis, il illustre une certaine prise de conscience au sein de la filière vitivinicole californienne quant à l’impact du secteur sur l’environnement, dans un premier temps, puis les enjeux du changement climatique dans un deuxième temps. Dès 2002, le Wine Institute et la California Association of Winegrape Growers ont créé la California Sustainable Winegrowing Alliance. Certes, à cette époque-là, le changement climatique ne faisait pas partie des motivations de sa création, mais la gestion des variations saisonnières figurait bien parmi les 200 bonnes pratiques du Code de développement durable édité par l’Alliance. « Les pratiques durables étaient mises en œuvre par le secteur vitivinicole californien plusieurs décennies avant que la CSWA ne vienne les codifier officiellement », explique Allison Jordan, directrice de l’Alliance. « La CSWA a formalisé ces pratiques à travers un manuel, guide pédagogique à l’attention de la filière, ce qui permettait aussi de collecter des données relatives à l’adoption et au développement de ces pratiques. »

De nombreux outils mis à la disposition des producteurs

Ce n’est qu’en 2005 que la CSWA s’est véritablement penchée sur les effets du changement climatique sur la viticulture californienne. « Depuis cette date, nous collaborons avec l’Université de Californie, à Davis, et d’autres partenaires sur cette question. » L’Alliance ne s’est pas limitée à des partenaires locaux : de concert avec d’autres pays producteurs du Nouveau Monde et notamment l’Australie, la Nouvelle-Zélande et l’Afrique du Sud, elle a participé à l’élaboration en 2008 d’un protocole destiné à mesurer les gaz à effet de serre émis par les vignobles et les caves. Enfin, plus récemment, la CSWA a lancé un outil en ligne pour aider les viticulteurs et les wineries à mesurer, tracer et améliorer leur utilisation des ressources naturelles sur le long terme. Des dizaines d’ateliers sont organisés pour sensibiliser les producteurs aux énergies renouvelables, à l’utilisation rationnelle de l’eau et à la planification énergétique, entre autres. Par ailleurs, en matière de bonnes pratiques viticoles, les systèmes de taille favorisant le développement de la canopée pour protéger les raisins du soleil et l’utilisation de l’irrigation déficitaire sont prônées.

 

L’irrigation très largement répandue

Malgré cette prise de conscience plutôt précoce à l’échelle internationale, les producteurs californiens sont confrontés à des phénomènes récurrents et dévastateurs, tels que les incendies de forêt, et à une grave pénurie d’eau. « La Californie a toujours porté beaucoup d’attention à l’eau et cette attention ne fait que s’accentuer en période de sécheresse », note Allison Jordan. « Même si, bien avant la sécheresse, les vignerons se focalisaient déjà sur une consommation raisonnable d’eau, la préservation des ressources hydriques assume une importance grandissante, c’est indéniable. Mais la cause réside également dans le développement démographique de la Californie et, par conséquent, une plus grande concurrence parmi les utilisateurs d’eau et d’autres ressources naturelles. » Près de 80 % des producteurs qui participent au programme mis en place par la CSWA utilisent l’irrigation au goutte à goutte ; ils représentent près de 70 % du vignoble californien.

 

Gérer la pénurie d’eau

Pour l’heure, les organismes professionnels se veulent rassurants quant aux disponibilités hydriques. Dans un document publié en mai 2015, le Wine Institute affirme que « pendant la dernière période de sécheresse, entre 1985 et 1992, la production californienne est passée de 2,07 millions de tonnes à partir de 321 000 acres en production (environ 130 000 ha), en 1985, à 2,53 millions de tonnes à partir de 300 000 acres en production (121 500 ha) en 1992 ». Toute la panoplie de pratiques viticoles est déployée – enherbement, irrigation nocturne et à la demande basée sur le niveau d’humidité dans le sol, choix de porte-greffe, réutilisation des eaux usées traitées provenant de la vinification… – à l’instar de ce qui se pratique dans d’autres pays affectés par le changement climatique. Est-ce grâce à la mise en œuvre de ces pratiques que la Californie a connu une série de récoltes abondantes ces dernières années, malgré le manque d’eau ?

 

Pas de délocalisation ni de modification de l’encépagement

La directrice de la CSWA minimise l’impact du changement climatique sur la physionomie du paysage viticole : « Nous n’avons pas assisté à une délocalisation du vignoble. Les superficies ont augmenté dans l’ensemble de l’État de la Californie pour atteindre actuellement un niveau record. Il est difficile de déplacer une production agricole qui est liée à la terre, et bien souvent à des familles. La plupart des vignerons travaillent à cultiver les raisins les plus qualitatifs possibles et à élaborer les meilleurs vins là où ils se situent actuellement ». Pas question non plus de modifier l’encépagement, estime Allison Jordan. « Les producteurs continueront à élaborer les vins que privilégient les consommateurs. Il existe de nombreuses pratiques culturales qui permettent d’atténuer les fluctuations climatiques et celles des ressources hydriques. Nos universités œuvrent en permanence pour produire des clones et des variétés qui s’épanouissent sous toute sorte de climat et résistent à des maladies et des ravageurs. »

 

Des changements indéniables

Il n’empêche que, même en écartant les hypothèses les plus alarmistes qui souvent ne tiennent pas compte des adaptations culturales possibles, la situation s’aggrave et risque d’empirer encore dans les années à venir en Californie. Certaines régions viticoles y sont déjà à la limite de ce que la vigne peut supporter et les questions éthiques liées à l’utilisation d’eau par la viticulture ne devraient pas se taire, bien au contraire. Une étude menée dans la Napa Valley a révélé une augmentation des températures, notamment nocturnes, et des degrés Brix au moment de la récolte, ainsi qu’une baisse des rendements, particulièrement flagrante pour le zinfandel dont la production est passée de 6 à 2,5 tonnes à l’acre entre 1990 et 2011. Si « le secteur vitivinicole est on ne peut mieux placé pour raconter l’histoire du changement climatique », selon les termes employés par Giancarlo Bianchetti, directeur de Fetzer Vineyards, lors de la conférence de Paris, il est aussi « particulièrement vulnérable aux effets d’un climat qui se réchauffe ».

 

* Concha y Toro, Moët & Chandon Estates & Wines, Château Smith Haut Lafitte, Château Maris et Fetzer Vineyards.

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