LE FIL

Richard Doughty

« je conçois que l'on limite l'usage du cuivre en viticulture, mais pas à 4 kg/ha.an... »

Mercredi 02 avril 2014 par Alexandre Abellan

Richard Doughty : « je conçois que l'on limite l'usage du cuivre en viticulture, mais pas à 4 kg/ha.an... »

Aujourd'hui, seule la viticulture bio voit ses doses par hectare de cuivre métal limitées par la réglementation, à 30 kilogrammes par hectare sur cinq ans (soit une moyenne lissée de 6 kg/ha/an). Dans le cadre d'une réforme européenne, le Ministère de l'Agriculture doit rendre en mai un avis qui devrait changer cette donne, en proposant un niveau obligatoire pour toute la viticulture hexagonale, conventionnelle comme biologique. Soutenue par l'Agence Française de Sécurité Sanitaire des Aliments, une dose à 4 kg/ha.an est jugée bien trop basse par la filière bio, qui y voit une impasse technique (cette position a été étayée par une récente étude l'ITAB). « Ce serait un très mauvais signal, alors que la filière est à un tournant, après deux millésimes compliqués » s'alarme Gwénaëlle Le Guillou. La directrice du Syndicat des Vignerons Bio d’Aquitaine n'hésite pas à prédire un coup d'arrêt dans la dynamique de conversions, à contre-sens du projet ministériel Ambition Bio 2017.

Cette limite serait un danger « même pour les vieux briscards, en cas d'attaque de mildiou dès la feuille il est inacceptable que la récolte soit d'avance pliée » estime le vigneron Richard Doughty (château Richard, AOC Bergerac). Président de France Vin Bio, il défend le système actuel, et notamment la « mesure pédagogique du lissage, qui pousse à traiter à la juste mesure, pour garder en porte-feuille une capacité de réponse en cas de décrochage ou d'année difficile ». Concevant « que l'on limite l'usage du cuivre en viticulture, avec un niveau maximal », il remet en doute les arguments de protection de la santé publique avancés par l'AFSSA. Il rapporte en effet que la « littérature n'a montré une toxicité du cuivre que pour des doses de 40 à 50 kg/ha.an, et sur des dizaines d'années. Les doses actuelles maintiennent bien la vie microbienne ! » En attendant, la filière bio se sent bien seule à essayer de convaincre l'administration française du bien fondé de ses revendications. Si le cuivre est utile en fin de saison (avec un faible coût pour une bonne rémanence), « nos confrères en viticulture conventionnelle ne manquent pas d'alternatives. Alors que nous... » constate Gwénaëlle Le Guillou. La recherche d'alternatives au cuivre n'a pour l'instant donné aucun résultat probant, et ce malgré un  long historique d'essais d'extraits de plantes*.

Le débat sur le cuivre risque d'ailleurs de prendre une autre ampleur lorsqu'il passera au niveau européen, l'Allemagne et l'Autriche défendant de faibles doses de cuivre (respectivement 3 et 4 kg/ha.an), couplées avec un usage de phosphonates (qui permet de réduire les doses de cuivre métal). Tout le contraire de la position hexagonale. Ce 20 mars, le Comité National de l'Agriculture Biologique s'est en effet unanimement prononcé contre l'entrée des phosphites de potassium dans le cahier des charges bio (cliquer ici pour en savoir plus). Pour Richard Doughty, l'utilisation des phosphites serait « contraire aux fondamentaux philosophiques bio pour trois raisons :

- cette molécule de synthèse est produite par l'industrie organo-phosphorée (alors que le cuivre est un élément présent dans la nature) ;

- le produit est systémique et laissera des résidus dans les raisins (dont les effets sur la santé sont aujourd'hui inconnus)

- les phosphonates ne sont pas un moyen d'éliminer le cuivre, mais seulement d'en réduire les doses. »

Optimiste de nature, Richard Doughty espère avoir été entendu par les services de l'Etat. Mais il précise d'avance que France Vin Bio respectera le règlement qui sortira, quel qu'il soit. Ami du vigneron bourguignon Emmanuel Giboulot (entendu fin février par le tribunal de Beaune pour non traitement de la flavescence dorée), il ajoute qu'il « n'encourage en aucun cas un vigneron proche d'un foyer de flavescence dorée à ne pas traiter ». Il reconnaît cependant que « dans ce cas personnel, le plan de traitement obligatoire a peut-être été excessif, il faut des périmètres réalistes pour éviter de baisser la garde... »


 

* : De récents résultats montreraient cependant que l'ajout de sucre dans une préparation de bouillie bordelaise permettrait de réduire les doses de cuivre, ce qui amusait Richard Doughty alors que la soirée des vins bio d'Aquitaine en primeurs se tenait dans un ancien entrepôt sucrier.
 

 

[Photo : Richard Doughty ce 31 mars au CAPC de Bordeaux, pour la soirée des vins bio d'Aquitaine]

RÉAGISSEZ A L'ARTICLE

Recopier le code :
Processing
VOS RÉACTIONS
SUTRE BERTRAND Le 03 novembre 2014 à 09:34:50
Bonjour, Conseiller viticole et expérimentateur depuis 25 ans, je me permets de répondre à Richard Doughty dont j'apprécie par ailleurs les vins, mais seulement pour limiter les dérives pédagogique qui feront à terme autant de tort aux BIO qu'à la viticulture en général. 1. La réaction du sulfate de cuivre avec la chaux n'existe pas à l'état naturel. Le cuivre est produit de manière industrielle et tout amoureux de la mer a vu les images des côtes Sud américaines polluées sur des distances non négligeables où toute vie est définitivement morte! Cette réaction chimique est du même type que celle qui régit les Phosphonates de Potassium. Aucune différence si ce ne sont les produits sources. Le phosphonate est libéré dans la plante après application et existe bien à l'état naturel aussi puisqu'il est aujourd'hui difficile - sauf méthode lourde- de distinguer le phosphonate naturel de celui apporté. 2. Les PK sont réputés non dangereux pour la santé humaine et ne sont d'ailleurs pas classés en toxicologie. La DL50 est d'ailleurs très supérieure à celle du cuivre, ce qui indique une tolérance supérieure de l'organisme humain. Par ailleurs, contrairement aux idées reçues, le Cuivre est systémique: 80 grammes par hectare sont absorbés à chaque pulvérisation sur la vigne. C'est faible mais c'est réel. Où est donc la "limite" retenue? De plus, les résidus de cuivre existent aussi dans certains produits, mêmes faiblement. De même, dans nos propres essais, des cultures ayant reçu des PK ne présentent pas de résidus de phosphonates détectables si on raisonne et limite leur utilisation. 3. Nous disposons d'essais viticoles où les phosphonates utilisés seuls sont suffisants pour contrer le mildiou. Bien sûre, c'est encore mieux avec un peu de sulfate de cuivre mais effectivement, on en réduit significativement l'utilisation. Je pense que la viticulture BIO française devrait s'inquiéter de l'impasse technique dans laquelle elle s'engage. Une fois n'est pas coutume, nous bloquons une solution technique acceptable validée par d'autres pays depuis longtemps et vectrice de progrès technique et de sécurité pour tout le monde. Viticulturellement vôtre.
BRIARD Le 16 août 2014 à 23:02:05
Les contrôles en agriculture biologique ne sont pas que déclaratifs. Toutes les parcelles de vignes sont inspectées, les stocks de produits sont inspectés, des analyses de raisins et de vins sont effectuées. L'agrobiologie est la seule filière alimentaire qui apporte autant de garanties. Rappelons que le premier objectif de l'agriculture biologique est de sauvegarder la santé des ouvriers agricoles. Le deuxième est de protéger la faune et la flore. Qui dit mieux ?
BRIARD Le 16 août 2014 à 22:57:21
Se limiter à 3 kg/ha en cuivre métal (on écrit kg en abrégé ou kilogramme en toutes lettres selon le système SI) (kilo veut dire mille et rien d'autre, toujours selon le système SI) est plus facile dans les régions les plus froides, par conséquent ce qui est possible en Champagne ne l'est pas dans le sud. Les agrobiologistes se laissent manipuler au sujet du cuivre par des chimiques qui s'inquiètent du cuivre inoffensif et ne s'inquiètent pas des produits de synthèse allergisants, toxiques immédiatement ou cancérigènes à long terme !
vincent Le 26 juin 2014 à 09:16:30
les 4 kilos sont facilement tenable si on lisse sur 5 ans, en champagne j'arrive à être en dessous de 3 kilos en moyenne alors cela doit être faisable dans les autres régions
craoux Le 03 avril 2014 à 17:24:53
Le "contrôle" (?) du respect des normes admises ne peut être fait que sur la base déclarative, celle des données inscrites dans ses registres par le viticulteur. Je trouve assez amusant (!) qu'on nous parle d'un plafond sur 5 ans quand on n'a pas prise sur les données climatologiques (comment vérifier le respect d'un dosage plafond par "lissage" sur 5 ans quand les millésimes peu favorables s'enchaînent ... hum-hum !). J'apprécie le Bio, je reconnais que faire du Bio est un choix de vie anxiogène pour l'agriculteur ou le viticulteur, mais l'angélisme m'interpelle un tantinet !
Voir toutes les réactions
© Vitisphere 2019 - Tout droit réservé