Vins de Bordeaux

Nuages en suspens sur l'avenir de la distillerie Douence

Lundi 27 février 2017 par Alexandre Abellan

Fondée il y a 70 ans à Saint-Genès-de-Lombaud, en Entre-deux-Mers, la distillerie Douence emploie une trentaine de personnes (le groupe en employant 150 au total).Fondée il y a 70 ans à Saint-Genès-de-Lombaud, en Entre-deux-Mers, la distillerie Douence emploie une trentaine de personnes (le groupe en employant 150 au total). - crédit photo : Alexandre Abellan (Vitisphere)
Pour être régularisée, l’exploitation de l’usine girondine est poussée à réduire son activité. Une revendication légitime pour les riverains importunés qui réclament une mise aux normes. Une exigence irréaliste pour l’exploitant, qui annonce, le cas échéant, des fermetures en série et en appelle au soutien du vignoble.

« Ce qui est important pour nous, c’est avoir un arrêté préfectoral nous permettant de travailler. Nous pouvons accepter les contraintes environnementales. Mais seulement avec un niveau de production qui nous permette d’assumer le travail demandé par la viticulture bordelaise » résume Bernard Douence, le PDG de la distillerie viticole éponyme (fondée en 1947 par son père, Guy Douence). Pour l’avenir de son installation, l’industriel souhaite au contraire une hausse de 30 % de son activité (actuellement de 40 000 tonnes de marcs pour 150 000 hectolitres de lies, apportés par 3 200 viticulteurs).

Des exigences inacceptables pour les associations de riverains, qui militent pour une réduction de l’activité de l’installation classée. Et surtout des nuisances dont ils se plaignent : brouillards, bruits, fumées, poussières… À l'inverse, le vignoble bordelais s’inquiète du risque d’arrêt d’activité de la distillerie Douence, voire de l’ensemble du groupe (réunissant huit autres unités de distillation). De part et d’autre, la mobilisation est forte, afin de peser l’avis du préfet. Mais ce dernier ne se prononcera qu'à la suite de la réunion en juin du Conseil Départemental de l’Environnement et des Risques Sanitaires (CODESRT).

Réactualisation réglementaire

Basée à Saint-Genès-de-Lombaud, la distillerie Douence est en pleine demande d’obtention d’un nouvel arrêté préfectoral d’exploitation. Une procédure cruciale pour son avenir, étant sous autorisation provisoire depuis 2010 (des associations ayant fait casser les arrêtés de 2001 et 2003, voir l’encadré pour un résumé de cette épopée administrative). Après un avis négatif de l’enquête publique menée l’été 2016, l’avis du CODERST est essentiel pour motiver la décision du préfet. Devant se tenir en mars, la réunion de ce conseil départemental a été reportée à l’été, le temps d’achever une étude sanitaire sur la distillerie.

« Devant un dossier aussi épineux, l'Administration doit avoir du mal à démêler le vrai, le faux, le possible, l'inacceptable, l'industrie, l’écologie… » avance Marine Schenegg, présidente de l’association de riverains Label Nature. Mais pour elle, le cœur du sujet est simple : « ce site est inadapté pour une distillerie aussi importante. Elle se trouve au fond d’une vallée humide, avec 70 mètres de dénivelé entre l’usine et les coteaux. Les fumées et poussière restent dans la vallée. » Elle milite donc pour une mise aux normes de l’installation, en prenant appui sur les plaintes des riverains qui affluent (également portées par le collectif Pollution en Entre-deux-Mers).

"La mise aux normes ? Déjà faite !"

« Après dix ans sans plaintes, elles arrivent tous les quatre matins depuis six mois… Et l’enquête publique. C’est un peu surprenant, il n’y avait pas eu de nuisances avant ? » rétorque Bernard Douence. Se basant sur les dernières études réalisées sur la distillerie par des cabinets indépendants, l’industriel affirme que sa distillerie est conforme aux normes environnementales en termes d’odeurs, de bruits, de rejets atmosphériques et aquatiques… Et la distillerie ne cesse de s’améliorer, comme le note Claire Douence, responsable de la communication de la distillerie. La fille de Bernard Douence pointe ainsi le dernier investissement de l’usine : 80 000 euros pour un bac de stockage couvert, réduisant les odeurs de vinasses viticoles.

Ces progrès sont d’ailleurs soulignés par des riverains. « Dans les années 1990, c’était infâme… Après les condamnations du début des années 2000, il y a eu une amélioration, mais elle n’est pas suffisante » juge le riverain Sébastien Dos Santos. Pour lui, « tous les riverains sont d’accord sur l’importance du rôle de la distillation. C’est la façon de faire qui n’est pas acceptable : il faut une mise aux normes. On souhaite arriver à vivre en bonne intelligence. »

Viabilité économique

« Ces associations et riverains disent vouloir nous mettre aux normes, mais c’est un mensonge » contre-attaque Bernard Douence. « Ils devraient dire clairement qu’ils souhaitent fermer la distillerie. Pour eux, il faudrait que l’usine soit au milieu de l’océan… Ou des Landes ! » Pour le dirigeant, les exigences de l’actuel projet d’arrêté préfectoral sont économiquement insoutenables. La nouvelle autorisation de distiller serait actuellement assortie d’un retour au niveau de production d’il y a trente ans.

Vice-présidente mobilités Conseil Départemental de la Gironde (et attachée parlementaire du député écologiste Noël Mamère), Anne-Laure Fabre Nadler est particulièrement investie dans ce dossier. Elle reconnaît volontiers qu’une telle réduction de la production ne serait pas soutenable économiquement, au vu des investissements d’agrandissement réalisés par la famille Douence. Ce qui la pousse à avancer une délocalisation comme « seule solution ».

"Envisager la fermeture"

« Ils nous demandent un retour à la production de 1985, mais avec les contraintes de 2017. Ce n’est pas possible. Toutes nos distilleries sont liées. Celle-ci est le navire amiral, si elle ferme, les autres suivront » prévient Bernard Douence. Ce risque d’effet domino est au cœur de la lettre envoyée par la distillerie à la filière bordelaise. Accompagnée d’une pétition en ligne*, cette demande de soutien a été vivement relayée par la Fédération des Grands Vins de Bordeaux, et ses syndicats viticoles constitutifs. « Nous avons besoin de ces outils industriels ! Surtout pour un millésime comme 2016 » a ainsi annoncé Bernard Farges, le président du syndicat viticole de l’AOC Bordeaux, lors de son assemblée générale du 10 février.

« L’argument principal de Bernard Douence, c’est le chantage à l’emploi. On ne veut pas fermer l’usine, mais sa mise aux normes. Ce qui est la moindre des choses alors que la vallée entière en pâtit » tacle Anne-Laure Fabre Nadler. Maintenant que sa distillerie est on ne peut plus aux normes, Bernard Douence prévient qu’il est le mieux placé pour connaître les liens entre ses entreprises. Et l’effet que pourrait avoir la déstabilisation de Saint-Genès-de-Lombaud.

Au total, le groupe Douence traite 200 000 tonnes de marcs, récoltés auprès de 10 000 viticulteurs en Gironde, Charente, Dordogne et Gers. Son chiffre d’affaires annuel est de 25 millions d’euros.

 

* : À date, cette dernière a réuni plus de 700 signataires, vignerons apporteurs, représentants de la filière, employés de la distillerie...

Dates clés

1947 : fondation de la distillerie Douence à Saint-Genès-de-Lombaud.

1975 : arrêté préfectoral du 23 juin y autorisant et encadrant la production d’alcool.

1985 : renouvellement de la précédente autorisation, avec l'arrêté du 20 août.

2002 : condamnation de la distillerie Douence par le tribunal de grande instance pour pollution des eaux.

2005 : dépôt d’une plainte par un groupement d’associations environnementales.

2010 : jugement par le tribunal administratif du 22 avril, annulant les arrêtés préfectoraux de 2001 et de 2003.

2012 : arrêté du 23 octobre demandant le dépôt d’une nouvelle demande d’autorisation d’exploitation.

2016 : début de la procédure de régularisation administrative, avec une enquête publique du 17 mai au 18 juin, débouchant sur un avis négatif.

2017 : réunion du CODERST (Conseil Départemental de l’Environnement et des Risques Sanitaires) prévue en mars, puis en juin, afin de fournir un ultime avis consultatif au préfet.

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